Les réseaux sociaux au cœur des pratiques citoyennes : La gouvernance participative d’un groupe et d’une page Facebook dédiés à la ville d’Agadir

, et

Résumés

Les réseaux sociaux numériques instaurent un nouveau paradigme de partage et de communication et permettent, de ce fait, des usages autourde la gouvernance participative et de la citoyenneté numérique. A travers l’étude d’un groupe et d’une page sur Facebook dédiés à la ville d’Agadir, cette contribution se propose d’analyser les usages des membres ayant pour but d’influencer la gouvernance de la ville. Cette mobilisation numérique favoriserait l’implication dans la gouvernance des acteurs sociaux et des autorités locales. Une étude exploratoire par questionnaire visant les membres du groupe et de la page nous a permis de défricher le terrain, avant de l’approfondir par des entretiens réalisés avec les administrateurs ainsi qu’une analyse de contenu d’un corpus de publications sur la page.
Digital social networks introduce a new paradigm of sharing and communication and therefore allow uses around participatory governance and digital citizenship. Through the study of a group and a Facebook page dedicated to the city of Agadir, this contribution aims to analyze the uses of members aimed at influencing the governance of the city. This digital mobilization would encourage involvement in the governance of social actors and local authorities. An exploratory study by questionnaire targeting the members of the group and of the page allowed us to clear the ground, before deepening it by interviews carried out with the administrators as well as a content analysis of a corpus of publications on the page.

Texte intégral

A+ A-

Introduction

Les réseaux sociaux numériques permettent plusieurs usages aussi différents que personnalisés, allant de l’interaction avec d’autres usagers, jusqu’à la visibilité de soi ou la mobilisation pour des causes variées. Nous assistons à cet égard à de nouvelles formes d’engagement et d’action collective que ces outils ont facilité notamment grâce à la possibilité qu’ils offrent pour toute personne connectée d’exprimer son opinion sur la toile et de l’organisation d’un rassemblement et d’une mobilisation de plusieurs internautes concernés par une cause en coordonnant entre ces derniers malgré la dispersion géographique, en identifiant leurs besoins et en baissant les coûts de l’action collective, le tout sans les contraintes d’une rencontre qui nécessiterait le déplacement, la disponibilité, des frais, etc.Ces atouts ont ainsi permis des mobilisations à grande échelle telle que le boycott national au Maroc en 20181Un sondage d’opinion réalisé en avril 2018 par Averty, ...continue, « moukatioun », enclenchée par des augmentations de prix de produits de consommation et relayée via les réseaux sociaux, une campagne qui a conduit à des pertes de chiffres d’affaires considérables des entreprises concernées. Autre exemple de récentes mobilisations, les manifestations des gilets jaunes en France qui ont été coordonnées notamment grâce aux réseaux sociaux, ou encore des appels à manifestations en 2019 au Chili relayés via les réseaux sociaux.

Ainsi, ces réseaux jouent, à différents degrés, un rôle social et politique en permettant notamment le rassemblement de citoyens pour participer activement à l’amélioration de leur vie politique et sociale. Au niveau régional, voire local, certaines mobilisations et pratiques citoyennes se développent également à l’aide de ces technologies. Cette contribution prendra pour cas particulier la ville d’Agadir. En effet, depuis 2017, la ville d’Agadir a constitué l’objet de mobilisations de divers groupes et pages sur le réseau social Facebook afin d’instiguer une dynamique pour répondre au désarroi des Gadiris. Nous avons sélectionné ainsi un groupe et une page les plus actifs sur Facebook, ce dernier constituant le réseau social le plus utilisé au Maroc2Selon Maroc Numeric Cluster et le cabinet d’études et de ...continue. Nos objets d’étude comptent un nombre important d’abonnés :le groupe, « Agir pour Agadir »compte plus de 37000 membres,alors que la page, « Tous pour la ville d’Agadir », est, quant à elle, suivie par plus de 250000 utilisateurs de Facebook. Ces plateformes œuvrent pour la sensibilisation et la mobilisation sur des sujets concernant la ville ce qui a eu un impactsur certaines décisions de la gouvernance de la ville, notamment en dénonçant l’inexistence de réaction du pouvoir local face à des problèmes que rencontrent les citoyens, obligeant ainsi les acteurs politiques à prendre des mesures afin d’éviter le scandale.En nous appuyant sur une étude exploratoire par questionnaire visant les membres du groupe et de la page qui nous a permis de défricher le terrain, avant de l’approfondir par des entretiens réalisés avec les administrateurs ainsi qu’une analyse de contenu d’un corpus composé de commentaires de la publication ayant suscité le plus de réactions, nous questionnerons à travers cette contribution la manière dontla participation des membres de groupes sociaux numériques influencent la gouvernance des collectivités locales de la ville. Notre problématique s’articule ainsi : comment, dans leur prise de conscience citoyenne, les Gadiris s’approprient le réseau social Facebook pour participer ou influencer la gouvernance de leur ville ? Nous pensons en effet que l’engouement autour de questions qui préoccupent la population Gadirie offrirait un tremplin pour atteindre l’orientation des directives des acteurs locaux. Par ailleurs, cette mobilisation numérique favoriserait l’implication des acteurs sociaux dans la gouvernance en sus des autorités locales.

La gouvernance en mouvance avec le numérique

La question des usages citoyens des réseaux sociaux n’est évidemment pas inédite. Notre cadre de recherche s’inscrit ainsi dans le sillage des études qui ont questionné les usages citoyens que permettent les réseaux de communication, notamment des études qui questionnent l’émergence de nouvelles formes de citoyenneté destinées à combler le déficit démocratique mais qui ne permettent pas forcément une prise de décision collective  (Proulx et Vitalis, 1999 ; Jauréguiberry et Proulx, 2002, Proulx, 2012)3 Serge Proulx et André Vitalis (dir.), Vers une ...continue, les études de Cardon (2009, 2010, 2019)4 Dominique Cardon et Julien Levrel, « La vigilance ...continue qui s’intéressent à l’impact des usages du Web sur l’espace public et la culture politique des collectifs numériques qu’il nomme « la démocratie Internet », ou encore les diverses études qui ont suivi les événements du « printemps arabe » (Amsidder, Daghmi etToumi, 2012, 20135 Abderrahmane Amsidder, Fathallah Daghmi, Farid Toumi, ...continue), nous citons notamment Daghmi (2015)6Fathallah Daghmi, « Des processus de changement aux ...continue qui étudie les nouvelles formes d’engagement citoyen dans le monde arabe ainsi que plusieurs autres études qui caractérise les spécificités de diverses mobilisations aidées par les réseaux sociaux (Huguet, 2013 ; Touati, 2012 ; Merah, 2013, Zlitni et Liénard, 2012 ; etc.). Notre apport se présente comme une étude du cas spécifique des mobilisations citoyennes à travers Facebook autour de la gouvernance de la ville d’Agadir.

La gouvernance participative

Le concept de « gouvernance » est large et multiforme. Ce terme, qui désignait dans son origine grecque le pilotage de navire, a été utilisé par Platon de manière métaphorique pour désigner « le fait de gouverner les hommes »7Robert Joumard, « Le concept de gouvernance », rapport ...continue. Par la suite, le termea étéconsidéré dans l’ancien français comme l’équivalent de « gouvernement » et signifiait « l’art oula manière de gouverner »8Ibid., p.9.. L’usage de gouvernance publique et de la gouvernance au sein des entreprises date du XXème siècle. Dans ce champ disciplinaire, il s’agissait principalement d’un standard de comportement des dirigeants mais aussi, des membres du conseil administratif9DarineBakkour, « L’approche contractuelle du concept de ...continue.

Cependant, au cours des années, le concept de gouvernance a envahi plusieurs domaines. Dès lors, plusieurs appellations sont apparues : « gouvernance d’entreprise »,« gouvernance publique » mais également« gouvernance environnementale »,« gouvernance territoriale »,« gouvernance urbaine »,« gouvernance mondiale » ou encore de « egouvernance ».Le concept de gouvernance a suscité l’intérêt de plusieurs chercheurs dans différents domaines tel que les sciences sociales, sciences politiques mais aussi les législateurs et les institutions internationales comme la Banque Mondiale et le FMI10Ibid., p. 2..

On a souvent tendance à pointer du doigt la gouvernance lorsqu’on est faceà un disfonctionnement au sein d’un système qu’il s’agit d’une entreprise ou au niveau de l’État ou d’une région. Le concept de gouvernance, au vu de la pluralité des études avec des avis souvent divergents dont il a constitué l’objet, n’a pas de définition commune. Cette définition proposée par Lacroix et St Arnaud nous semble adapté à notre objet de recherche :

« L’ensemble des règles et des processus collectifs, formalisés ou non, par lequel les acteurs concernés participent à la décision et à la mise en œuvre des actions publiques. Ces règles et ces processus, comme les décisions qui en découlent, sont le résultat d’une négociation constante entre les multiples acteurs impliqués. Cette négociation, en plus d’orienter les décisions et les actions, facilite le partage de la responsabilité entre l’ensemble des acteurs impliqués, possédant chacun une certaine forme de pouvoir. » (Lacroix et al., 2012, 26)

D’une manière globale, les modes de gouvernance se rapportent à la manière d’accorder dupouvoir aux différents acteurs impliqués. Sa particularité est le fait qu’elle s’applique à un système organisationnel quel qu’il soit11Ibid., p. 3. D’année en année, le concept de gouvernance a pris beaucoup d’ampleur. Son usage diffère d’un domaine à un autre. Le terme de gouvernance prend tout son sens à travers ses acteurs et le contexte où il est employé. La force majeure de ce vocable est sa capacité à véhiculer des significations assez diverses. Il permet également de répondre à une pluralité d’attentes.

La gouvernance est un concept sollicité pour faire face à des irrégularités ou problèmes constatés en de multiples lieux. C’est un ensemble de règles, pratiques mais aussi de décisions permettant un fonctionnement optimal d’une organisation et s’applique à tous ses niveaux. C’est un idéal associé à l’efficacité de l’action publique mais aussi une nouvelle manière de repenser cette action. La gouvernance se présente comme étant une nouvelle méthode de gestion sociale à partir des différents comportements des acteurs impliqués. Plusieurstravauxderecherches’intéressentàlaquestiondelagouvernanceduterritoireenrapportaveclaparticipation citoyennenumérique(AlexisetOttaviano, 2014,MarcLits,2014,etc.).

Dans le cadre de cette étude, c’est de la gouvernance urbaine dont il est question étant donné que nous analysons les actions initiées par les membres du groupe Facebook mais aussi de la page qui rassemblent un ensemble de personnes dont l’objectif commun est de promouvoir leur ville, grâce, notamment, à la bonne gouvernance. Si le terme de gouvernance, d’une manière générale, se rapporte aux relations qui unissent les dirigeants avec leurs subordonnés,dans le cas de la gouvernance urbaine, il s’agira des rapports entre les membres de la société civile et l’Etat. Sont principalement concernées,les modalités de prise de décision dans les agglomérations urbaines. L’objectif est d’instaurer de bonnes pratiques de gouvernance afin de promouvoir la ville.

La gouvernance urbaine repose sur la coordination d’un ensemble d’intérêts variés pour l’atteinte d’un objectif collectif commun. Ainsi, cette étude vise essentiellement à analyser et évaluer les compétences des adhérents du groupe Facebook « Agir pour Agadir » et la page « Tous pour la ville d’Agadir » et leur capacité à agir, à proposer et à conduire le changement pour une meilleure gouvernance urbaine de la ville d’Agadir.L’implicationde ces acteurs faisant partie du même réseautage numérique et défendant la même cause fait ainsi partie de la gouvernance participative et permet à un groupe de concevoir une capacité d’action en accédant au pouvoir12Paula Nahmias etEmmanuelle Hellier, « La gouvernance ...continue.

Citoyenneté numérique : un concept en marche

La participation citoyenne désigne de manière générale tout engagement d’un citoyen en tant que membre d’une collectivité pour le bien-être de la société, renforçant ainsi la cohésion entre les membres d’une communauté, et ce, quelle que soit la forme de cet engagement : adhérer à une association, participer à une manifestation, signer et faire circuler une pétition, etc. Selon Mossberger et al.13KarenMossberger, CarolineTolbert, RamonaMcneal, Digital ...continue , la citoyenneté numérique serait la capacité à participer à la société en ligne (« the ability to participate in society online», 2007, 1). Autrement dit, ce concept signifie que la participation à la vie politique et sociale peut se faire sur les réseaux numériques qui pourraient même la développer voire la renforcer.

Les réseaux sociaux ont un impact très large sur les débats politiques ou de société. Dans la mouvance actuelle, internet nous permet d’échanger et d’ouvrir des débats. Plusieurs partis politiques s’y mettent et lancent des débats dans leurs pages officielles. Les usages conférés du web participatif ont bouleversé les comportements sociaux et sociétaux, puisque non seulement la population a été touchée, mais cela a impliqué les institutions représentatives telles que les politiques.

Ces réseaux constituent des plateformes privilégiées pour exprimer les attentes et mécontentements de tout un chacun. L’histoire des mobilisations fait apparaître d’importantes évolutions au moment où il n’était pas envisageable d’organiser des manifestations de rue. Depuis 2007, les protagonistes des protestations publiques usent de manière de plus en plus active les technologies de communication pour leurs actions de dénonciation, de mobilisation mais aussi de coordination.

En effet, le développement des réseaux sociaux semble proposer au citoyen un rôle plus actif dans la participation politique et sociale ; « force est de constater que dans nombre de cas, les actions citoyennes dépendent partiellement des canaux de diffusion de l’information et de la coordination des actions par les outils de communication. » (Daghmi, 2016)

Si ces outils ne produisent pas à proprement parler de nouvelles formes de mobilisation, ils contribuent cependant à renforcer les mobilisations qui peuvent par la suite se traduire sur le terrain réel14DominiqueCardon, 2010, op. cit.. Parallèlement, le web social permet à quiconque d’exprimer son opinion, de diffuser rapidement et largement des idées, de photographier, de filmer, de publier, de commenter, d’informer ou de démentir une nouvelle. La force des réseaux sociaux réside dans le fait qu’ils offrent une portée aux actions individuelles en leur concédant des réactions collectives. De ce fait, « le web a donné à des formes infimes, incomplètes, subjectives et murmurantes de participation l’opportunité d’émerger dans l’espace public. » (Cardon, 2009, 4).

Au Maroc, eu égard au fait que le pays soit affecté par un taux d’analphabétisme de plus de 40%, les cyber-activistes se mobilisent simplement parmi des jeunes issus des classes moyennes urbaines. C’est d’ailleurs par leur intermédiaire qu’ont été lancés les appels à manifester, le 20 février 2011, dans les rues marocaines. Mais depuis, Internet s’est propagé et les réseaux sociaux (avec le téléphone mobile) se sont frayés le chemin vers une place de plus en plus importante dans le quotidien des Marocains tout âge, sexe et classe sociale confondus. Les études réalisées par l’ANRT, Averty ou d’autres organisations chargées des enquêtes et des sondages, démontrent que, année après année, les usagers du numérique se multiplient, privilégiant certaines applications ou plateformes sociales facilement utilisables telles que Facebook, Youtube ou encore Whatsapp. Une évolution qui se manifeste notamment par la montée des influenceur(se)s et des Youtubeur(se)s marocain(e)s qui réalisent des scores de « tendance » au Maroc.

Citoyens gadiris et gouvernance participative portés par le numérique

Depuis quelques années, les Gadiris déplorent la décadence des affaires publiques de la ville : un taux de chômage élevé, des investissements suspendus, une infrastructure dégénérescente, un tourisme déclinant… Cette situation a poussé des citoyens lambda à « agir » via le moyen le plus accessible, à savoir, les réseaux sociaux. Le groupe Facebook « Agir pour Agadir » a été créé en 2017 et compte aujourd’hui près de 37800 membres. Pour ce qui est de la page, elle a été créée en août 2018 et est suivie par près de 251000 personnes15Leur nombre a presque doublé en seulement deux mois (ils ...continue.

Au cours du mois de janvier 2020, nous avons mené une enquête exploratoire afin de déblayer le terrain. Cette enquête a été faite sur deux niveaux : par questionnaire ciblant les membres du groupe16Le questionnaire a été élaboré et traité via Google ...continue ; ainsi que des entretiens avec les administrateurs, traités par une analyse de contenu thématique. En février 2020, nous avons effectué une analyse de contenu thématique sur un corpus de commentaires des publications ayant suscité le plus de réactions. Nous détaillons dans ce qui suit les résultats obtenus avec leur analyse.

Les citoyens numériques de la ville d’Agadir

Notre enquête par questionnaire a révélé une certaine méfiance de la part des membres du groupe et de la page ; plusieurs demandant des preuves de notre appartenance académique et la récapitulation de notre objectif derrière cette étude. Cette méfiance s’explique par le sujet sensible que constitue la gouvernance de la ville (politiquement parlant). D’autant plus que nous avons remarqué, lors de la sélection du contenu à analyser, que ces groupements sont suivis par des acteurs des collectivités locales pouvant déboucher sur des conflits avec les membres ou les administrateurs.

Notre échantillon correspondant à l’enquête par questionnaire est très varié (âge, sexe et catégories socio-professionnelles).

Graphique 1 : Âge des répondants
Graphique 2 : Sexe des répondants
Graphique 3 : Profession ou occupation des répondants

Les abonnés sont soit des personnes originaires de la ville ou des habitants actuels d’Agadir qui peuvent provenir même de pays étrangers (France, Belgique…).

Graphique 4 : Ville d’origine
Graphique 5 : Ville de résidence
Graphique 6 : Pays d’origine

Les principaux résultats démontrent, de prime abord, que Facebook est un moyen de sensibilisation plus qu’autre chose. En effet, les Gadiris se servent de ces plateformes d’abord pour s’informer sur l’actualité de la ville (74,8%). Ensuite, lorsque nous les avons questionné sur l’impact du cyber-activisme, la majorité (71,9%) trouve qu’elle a permis une prise de conscience de l’intérêt général.

Graphique 7 : Raisons d’adhésion au groupe ou à la page
Graphique 8 : Impact de l’engagement citoyen numérique

La fonction de sensibilisation a été confirmée par les administrateurs qui pensent que la diffusion numérique permet au moins dans un premier temps de faire évoluer les mentalités et d’élargir la conscience des citoyens. Ils envisagent que dans un futur proche l’étape suivante serait de dépasser la passivité des Gadiris pour qu’ils s’engagent dans des actions plus concrètes. En attendant, les actualités de ces plateformes sont suivies régulièrement par nos répondants comme le démontre le graphique suivant :

Graphique 9 : Fréquence de consultation

Par ailleurs, à notre question sur le choix de Facebook comme plateforme d’engagement citoyen, les administrateurs ont répondu qu’il s’agissait de toucher le plus grand nombre ; ainsi ce réseau social en particulier offrirait la possibilité de toucher des personnes d’âges différents, de milieux différents, dont le lien serait les préoccupations par rapport à l’état de la ville d’Agadir. Le réseau social permet de maintenir le lien avec des personnes distantes (que la distance soit physique ou sociale) et d’interagir entre elles par la production et la diffusion de l’information.

L’engagement citoyen numérique a toutefois eu des conséquences concrètes sur le terrain : les répondants ont notamment remarqué une amélioration des services publics (49,1%) et une réactivité des autorités (24,6%) suite aux dénonciations, aux pétitions et aux différentes actions menées par les citoyens numériques.

Ainsi, si la première raison d’adhésion des répondants est la recherche d’informations concernant la ville, l’engagement citoyen est une motivation non moins importante. En effet, les raisons d’adhésion étaient liées à la volonté d’améliorer la ville (57,4%) et participer à sa dynamique (49,6%).

La sociabilité entre les usagers les plus actifs est également importante. En effet, près de 41% des répondants citent une solidarité qui s’est mise en place entre les différents abonnés. Ce sentiment de solidarité accroît et renforce selon nous un sentiment d’intégration et même d’appartenance et constitue ainsi la consécration d’un lien social entre les citoyens numériques.

Cette enquête nous a permis également de remarquer des différences entre le groupe et la page : cette dernière est en effet bien plus active et la réactivité de ses membres est plus forte. Certains déplorent même l’effacement des administrateurs du groupe qui, selon eux, n’assument pas un rôle d’animation ou de régie, bien que les publications soient soumises à la validation des administrateurs œuvrant en tant que supérieurs hiérarchiques après plusieurs plaintes de la part des membres. Les usagers du groupe sont ainsi plus autonomes dans leur présence et dans les publications qu’ils partagent sur cette plateforme.

Si le groupe se particularise par l’effacement de ses administrateurs, ce n’est pas le cas de la page qui, quant à elle, contient exclusivement les publications de son seul administrateur, qui, par ailleurs est très actif (au moins une publication par jour). La particularité de la page réside dans le fait que l’administrateur est considéré comme un leader d’opinion : ayant débuté avec une chaîne Youtube où étaient publiées des vidéos traitant principalement de l’état des infrastructures de la ville et la critique de la gouvernance urbaine. L’administrateur, fort de son expérience d’ex-militant dans une ONG et de ses compétences journalistiques, a préféré utiliser Facebook comme plateforme de relai, étant le média le plus utilisé et le plus populaire. Il s’avère que ces ressources, à savoir le nombre des personnes mobilisées, les compétences de ces dernières et le recours au scandale,sont considérées par Michel Offerlé (1996) comme nécessaires pour produire la force d’une mobilisation sociale. Si ces critères sont remplis par la page – à travers son administrateur notamment – ce n’est pas le cas du groupe, où, malgré la présence de publications se basant sur le scandale et le nombre important des membres, les publications « hors sujet » sont nombreuses et la mobilisation ne prend pas feu ; d’où l’intérêt donné à la sensibilisation et la volonté de la plupart des membres de s’informer. Les usagers, qui peuvent se sentir superflus, seraient ainsi moins enclins à participer.

Si les différents administrateurs ont un objectif commun (améliorer la ville), leur manière de procéder est différente : ceux du groupe laissent une plus grande liberté aux membres de décider du fonctionnement interne, alors que l’administrateur de la page a préféré concevoir son regroupement de cette forme pour qu’il puisse contrôler les publications qui s’y font. En effet, sur une « page » Facebook (contrairement au « groupe ») l’administrateur est le seul à partager des contenus, il maintient de ce fait son rôle de leader d’opinion. Ce rôle est par ailleurs reconnu même par les membres du groupe qui, étant aussi abonnés à la page, partagent sur le groupe des publications de la page.

Gouvernance et citoyenneté numérique des Gadiris

Notre enquête a ainsi fait ressortir que c’est la page qui a le plus de poids dans la gouvernance de la ville. De ce fait, nous avons décidé d’approfondir ces résultats en analysant17Pour le comptage des occurrences dans le fil d’actualité ...continue un corpus issu de la page « Tous pour la ville d’Agadir » constitué des textes de publication de l’administrateur et des commentaires des usagers.

Notre projet passe par deux phases essentielles. Tout d’abord, nous tenons à souligner les différents thèmes dépeignant le traitement de « la citoyenneté etde la gouvernance » parmi les échanges et discussions composant notre corpus et entretenues sur la page « Tous pour la ville d’Agadir ». Ensuite, nous mettrons en relief, selon la fréquence, les thèmes les plus récurrents et qui distinguent la construction discursive des échanges.

Certes, les actionsentreprises par les instances de gouvernance de la ville ont suscité un mouvement de grogne large par les Gadiris ; un mouvement rallié dans le numérique par nombre de protestations. Au courant de cette année, la page a traité de cette insatisfactiond’autant plus que le cyber-activisme de ses membres permet une propagation et des taux d’adhésion élevés.

Pratiquement, notre méthode consistera à concevoir une fiche pour la ligne de discussion étudiée. Il s’agit de se pencher, d’une part, sur les différentes composantes thématiques formant les échanges et discussions sur le fil d’une publication de l’administrateur de la page et qui renvoientaux mouvements de solidarité face aux atteintes perçues par la population des Gadiris. D’autre part, nous avons à noter que chaque thème principal est composé de plusieurs notions qui lui font référence dans le corpus analysé. Nous tenterons par la suite d’expliciter les positions des adhérents par rapport aux représentations de la « citoyenneté et la gouvernance » dans la publication étudiée.

Nous avons choisi de travailler sur la publication du 30 janvier 2020 et ce pour plusieurs raisons : Tout d’abord, elle est celle qui s’inscrit le mieux dans notre thématique de recherche. De plus, cette publication a engendré 5.6 K de partages sur différents réseaux sociaux numériques, 827 commentaires et 817 coordinations.

Figure : Publication du 30 janvier 2020

La publication a pour objet le nouveau slogan de la page : « je ne suis pas satisfait de la gestion de ma ville Agadir », telle est sa traduction.

Gouvernance 47
Gestion deniers publics المجلس البلدي الشأن العام
14 20 13
Citoyenneté numérique 70
Lien social Gadiris Followers
7 60 3
Les Usages 118
Communication Coordination Sensibilisation
9 107 2

Tableau : Composantes thématiques de « la citoyenneté et de la gouvernance »

Depuis le lancement de la page Facebook « Tous pour la ville d’Agadir » multiples réactions de la population gadirie ou originaire de la ville, se sont succédées d’abord aux premières vidéos YouTube diffusées par l’initiateur de la page, ensuite une vague d’adhésion aux actions de sensibilisation et mobilisation passant par le numérique se sont multipliées. Dans le souci de rapprochement au public, les différentes publications sont faites en arabe avec une traduction en français.

Ceci s’est bien évidemment reflété sur les échanges dans le fil de discussions de la page en général et suite à la publication formant notre corpus d’étude, avec des occurrences qui s’élèvent à 47 pour le « Gouvernance », 70 pour « Citoyenneté numérique » et 118 pour « Les Usages ».

Les occurrences pour le « Coordination, Gadiris et المجلس البلدي (conseil municipal) » surplombent en nombres les autres thèmes échangés dans les discussions de la publication sur la page Facebook, avec respectivement (107, 60 et 20 occurrences).

Les discussions vont recourir à la contestation numérique à travers la page, pour tenter de changer la position des autorités locales et susciter leur réactivité ; chose qui a été constatée via les actions entreprises par ces dernières. En analysant les différentes composantes thématiques de notre corpus, nous avons pu remarquer que la majorité des échanges font référence à cet état d’inquiétude et de pression. Par exemple, la notion de « gestion de deniers publics » a été citée 14 fois tandis que la notion deالشأن العام(affaires publiques) a été mentionnée 13 fois.

En somme, notre analyse de contenu conforte les résultats de l’étude exploratoire dans le sens où la manifestation de la citoyenneté à travers le numérique engendre une plus grande adhésion parmi les Gadiris, qui se sentent concernés et conscients de leur rôle dans la gestion de leur ville. En effet, la réactivité des autorités et le fort taux de renflouement des plateformes numériques (qui constituent nos objets d’étude) mettent en exergue la genèse d’une gouvernance participative entre les pouvoirs en place et les citoyens.

Conclusion

Les échanges et discussions entre les membres du groupe et de la page Facebook, sujets de notre analyse, ont abordé de façon abondante la question des réformes en terme de bonne gouvernance des affaires publiques de la ville d’Agadir ; tout en remettant en question les défaillances de gestion des représentants des autorités gouvernementales ayant lésé les habitants de la ville, en général. Les intervenants dans les discussions se sont intéressés également à la récidive entretenue par le Conseil municipal dans le temps. A ce propos, nous pouvons avancer que la genèse de la contestation sociale n’est certainement pas de nature numérique puisque de tout temps, les différents acteurs sociaux, œuvrant sur la scène sociopolitique, portaient les revendications de la population. Néanmoins, les plateformes socio numériques ont permis son renforcement et ont réussi à la porter vers une gouvernance participative.

L’affront sur le web social a généré une action déterminée par des éléments sociaux, culturels, économiques, politique, etc. Et temporelle, liée à la conjoncture du moment, promue par les composants de cette population tant hétéroclite qu’homogène par l’ambition qui l’anime, notamment en usant de différents groupes sociaux numériques, Facebook et autres partages, où le lien social principal converge vers une gouvernance citoyenne participative. Cela n’a d’autres fins, que de consolider le pylône « société ». Il est par ailleurs intéressant de partir de ce fait, pour dire que, à travers leurs fils de discussions respectifs, des éclaircissements sur l’origine du lancement des groupes sur le web social, ainsi que sur la manière avec laquelle les administrateurs de ces dits groupes, ont proclamé et réclamé leur construit social sur le numérique. De surcroît, les discussions entre les membres ainsi que la « BIO » (biographie ou présentation du groupe) introductive de chaque groupe analysé, appuient le fait que ce sont les conditions socioéconomiques qui les ont amenés à s’insurger contre ce qu’ils considèrent comme atteinte à leur dignité et à leur droit citoyen pour une gouvernance équitable.

 

 

 

References   [ + ]

1. Un sondage d’opinion réalisé en avril 2018 par Averty, cabinet d’études de marché et de sondages d’opinion, a révélé que 89 % des répondants sont au courant de cette campagne de boycott et 79.8 % ont confirmé leur support à cette campagne. 79.8 % ont entendu parler de l’appel au boycott à travers les réseaux sociaux, 15.1 % à travers les amis et connaissances, 4.3 % à travers la presse.
2. Selon Maroc Numeric Cluster et le cabinet d’études et de sondages d’opinion Averty, Facebook demeure la plateforme la plus utilisée chez les internautes marocains (77%) en septembre 2019, bien loin devant Instagram (36%), Snapchat (16.8%) et Linkedin (16.3%).
3.

Serge Proulx et André Vitalis (dir.), Vers une citoyenneté simulée : Médias, réseaux et mondialisation, FeniXX réédition numérique (Apogée), coll. « Médias et nouvelles technologies », 1999.

Francis Jauréguiberry et Serge Proulx (dir.), Internet, nouvel espace citoyen ?, Paris, L’Harmattan, collection « Logiques sociales », 2002.

Serge Proulx, « La puissance d’agir des citoyens dans un monde fortement connecté », In Amsidder, A., Daghmi, F. et Toumi, F. (dir.). Usages et pratiques des publics dans les pays du Sud. Des médias classiques aux TIC, Agadir, Université Ibn Zohr, pp. 11-26, 2012.

4.

Dominique Cardon et Julien Levrel, « La vigilance participative. Une interprétation de la gouvernance de Wikipédia », Réseaux, 2009/2 (n° 154), pages 51 à 89.

Dominique Cardon, La Démocratie Internet. Promesses et Limites, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2010.

Dominique Cardon,Culture numérique, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2019.

5.

Abderrahmane Amsidder, Fathallah Daghmi, Farid Toumi, « La mobilisation sociale à l’ère des réseaux sociaux. Cas du Maroc », ESSACHESS. Journal for Communication Studies, 2012, vol. 5, no. 1(9), pp. 151-161

Fathallah Daghmi, Farid Toumi, Abderrahmane Amsidder (dir.), Les médias font-ils les révolutions ? Regards critiques sur les soulèvements arabes, Paris, L’Harmattan, 206 p, 2013.

6. Fathallah Daghmi, « Des processus de changement aux nouveaux liens sociaux », Revue française des sciences de l’information et de la communication [en ligne], 6, 2015.
7. Robert Joumard, « Le concept de gouvernance », rapport INRETS n°LTE 0910, 2009, p. 9.
8. Ibid., p.9.
9. DarineBakkour, « L’approche contractuelle du concept de gouvernance », Etudes et synthèses, Lameta, ES n°2013-04, p. 2
10. Ibid., p. 2.
11. Ibid., p. 3
12. Paula Nahmias etEmmanuelle Hellier, « La gouvernance urbaine en question: le cas des lieux de nature cultivée », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, vol. 12, n°2, 2012.
13. KarenMossberger, CarolineTolbert, RamonaMcneal, Digital Citizenship: The Internet, Society, and Participation, Cambridge, The MIT Press, 2007.
14. DominiqueCardon, 2010, op. cit.
15. Leur nombre a presque doublé en seulement deux mois (ils étaient près de 150000 abonnés en décembre 2019) après le discours du roi Mohamed VI sur l’importance stratégique de la région d’Agadir et la visite royale, événements qui ont stimulé la relance du développement de la ville.
16. Le questionnaire a été élaboré et traité via Google Forms. L’enquête a donné lieu à 115 réponses.
17. Pour le comptage des occurrences dans le fil d’actualité de publications dans la page Facebook « Tous pour la ville d’Agadir », nous avons opté pour l’utilisation du logiciel d’analyse de contenu Tropes V8.4.


Références bibliographiques

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Pour citer cette article

, et , "Les réseaux sociaux au cœur des pratiques citoyennes : La gouvernance participative d’un groupe et d’une page Facebook dédiés à la ville d’Agadir", RIMEC [en ligne], 05 | 2020, mis en ligne le 07 juillet 2020, consulté le 23 October 2020. URL: http://www.revue-rimec.org/les-reseaux-sociaux-au-coeur-des-pratiques-citoyennes-la-gouvernance-participative-dun-groupe-et-dune-page-facebook-dedies-a-la-ville-dagadir/