La responsabilité sociale des entreprises (RSE) et le développement durable (DD): Similarités, différences et complémentarités

, et

Résumés

Aussi bien dans les discours des entreprises que dans les publications de nature scientifique, la notion de développement durable (DD) se substitue souvent à celle de responsabilité sociale des entreprises (RSE), comme si les deux concepts étaient interchangeables. Puisque les deux termes sont utilisés pour décrire des entreprises qui se préoccupent des conséquences sociales et environnementales de leurs activités, nous nous interrogeons, dans cette communication, sur les différences, les similitudes et les complémentarités potentielles de ces deux notions. La grille de lecture proposée dans cette communication, inspirée de la théorie du développement moral de Lawrence Kohlberg, vise à aider les chercheurs et les praticiens à distinguer, mais aussi intégrer, la portée pratique et les types de questions soulevées par ces deux notions.

Texte intégral

A+ A-

Introduction

Le développement durable (DD) est devenu le nouveau mot à la mode et  risque de se voir vider de son sens. Face à la multiplication des entreprises qui renouvellent leurs publications de rapports de responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) en le rebaptisant rapport de DD (KPMG, 2002; KPMG, 2005), sur quels critères devons-nous nous appuyer pour distinguer, s’il y a lieu, s’il s’agit bien de DD ou de RSE?  On pourrait espérer trouver une réponse dans les publications de nature scientifique. Malheureusement, faute de consensus, la confusion règne là aussi.  Pour certains, comme Azapagic (Azapagic 2003) et (van Marrewijk 2003)  le DD appliqué aux entreprises et la RSE sont deux termes équivalents :

«Le développement durable corporatif1Nous avons traduit «corporate sustainability» par ...continue, et aussi la RSE, réfèrent aux activités d’une entreprise – volontaires par définition-  démontrant l’inclusion de considérations sociales et environnementales en interaction avec les parties prenantes2Traduction libre de : «CS , and also CSR, refers to a ...continue» (Van Marrewijk, 2003, p.107).

Pour d’autres (Pérez 2005); Garriga et Melé, 2004(Moon 2007), la RSE comprend le DD alors que d’autres encore perçoivent plutôt la RSE comme étant un cas particulier du DD (Wempe et Kaptein, 2002).  Ajoutons à cela la myriade de définitions qui existe tant dans le champ de la RSE (Garriga et Melé, 2004, Hopwood, Mellor et al. 2005) que dans celui du DD (Lélé, 1991, Hopwood, Mellor et al. 2005) et on est en droit de se demander à quoi on fait référence au juste.

Puisque les deux termes sont utilisés pour parler des entreprises préoccupées par les conséquences sociales et environnementales de leurs activités, nous nous interrogeons, dans cette communication, sur les différences, les similitudes et les complémentarités potentielles entre ces deux notions. D’entrée de jeu, nous situons la RSE dans son développement historique comme un projet politique et le DD comme un projet écologique. En utilisant la théorie du développement moral de Kohlberg (1984) comme grille d’analyse, nous cherchons à comprendre comment ces deux concepts convergent et pourquoi ils sont si souvent confondus. Dans ses travaux, Kohlberg suggère que le jugement moral d’un individu évolue suivant deux composantes, soit son développement cognitif et sa capacité de se décentrer de soi. Le développement cognitif représente la capacité d’une personne de se représenter des relations logiques de plus en plus complexes et la capacité de se décentrer  reflète l’habileté à se mettre dans la peau de l’autre et de ressentir de la compassion pour des gens de plus en plus éloignés de soi.

Nous proposons dans cette communication que la notion de DD n’est réellement internalisée dans la logique d’action du dirigeant d’entreprise que lorsque ce dernier a atteint un stade de développement moral avancé. En effet, ce n’est qu’à ce stade que le dirigeant est capable de se représenter des relations systémiques de cause à effet et d’adopter un point de vue critique en dehors des obligations légales et sociales. Cela implique qu’à un stade de développement moral inférieur, selon l’échelle de Kohlberg, le concept de  DD est systématiquement dénaturé.

Dans la prochaine section, nous distinguons d’abord l’objet de la RSE et celui du DD avant de présenter notre cadre d’analyse, inspiré du modèle de développement moral de Kohlberg.  Nous proposons ensuite un classement des différentes approches de RSE et de DD et nous analysons les implications de la théorie de Kohlberg concernant la situation de confusion actuelle entre ces deux concepts.

Objets des concepts de RSE et de DD

La RSE concerne le rôle que doit jouer l’entreprise dans la société et la nature des obligations sociales qu’elle doit remplir (Freeman et Gilbert, 1988; Pasquero, 2007).  Ainsi,  la RSE suggère un programme politique aux entreprises, c’est-à-dire une responsabilité basée sur un contrat social qui effectue la médiation des intérêts de l’organisation et de ceux de ses différentes parties prenantes.  L’objet du concept de RSE est la société et ce concept invite les gestionnaires à élargir leur système de référence pour non seulement tenir compte des intérêts de l’entreprise, mais aussi inclure ceux de la société dans laquelle l’entreprise évolue. D’ailleurs, Garriga et Melé (2004) proposent de classer les différentes théories de RSE selon la finalité de leur relation à la société : instrumentale, politique, intégrée et éthique. Les différentes théories de RSE donnent leur réponse sur la nature de ces obligations sociales à laquelle les dirigeants d’entreprises doivent se référer pour remplir leur devoir envers la société.

Différemment, l’objet premier du DD est l’environnement, plus précisément préserver les ressources naturelles (l’eau, la terre, l’air). Le concept de DD appliqué aux entreprises implique un projet écologique pour les organisations, basé sur la réalisation que l’entreprise est un sous-système particulier à l’intérieur de l’écosystème planétaire.   Bien qu’historiquement le concept de DD prenne racine dans des préoccupations environnementales, notamment  l’effet néfaste de l’industrialisation et de la surconsommation des ressources naturelles sur la capacité fixe des écosystèmes (Meadows et al., 1972) et la survie de plusieurs espèces animales et végétales (Carson, 1962), avec le rapport Bruntdland, le DD est devenu un projet écologique visant la survie de l’espèce humaine. Dans cette communication, nous prenons une perspective anthropocentriste du DD (Gladwin et Kennely, 1997) en posant la survie de l’espèce humaine comme finalité et non la perspective écocentriste dont la finalité est de préserver la diversité de la vie sur Terre pour elle-même.  Nous justifions cette perspective en rappelant que la Vie sur Terre n’a nul besoin de l’intendance humaine. Une narration historique depuis les origines de la Terre jusqu’a aujourd’hui suffit à rappeler que la vie humaine sur terre ne représente qu’un infime pourcentage de l’existence de la planète et de la Vie sur la Terre3Si on ramène les 4,4 milliards d’années depuis la ...continue.

En effet, la définition la plus couramment acceptée de DD est celle offerte dans le rapport Bruntdland (WCED, 1987) concernant l’équité intra et inter générationnelle quant à l’accès aux ressources naturelles.  Bien que cette définition obtienne un grand consensus, force est d’admettre que ce consensus s’est fait au prix d’interprétations fort différentes de ce qui y est sous-entendu, ce qui fait dire à Lelé (1991) que la beauté de la définition Brundtland est qu’elle permet à différentes parties de se mettre d’accord sur un principe sans pour autant modifier leurs prémisses contradictoires et leur mode d’opération.  Derrière ces contradictions, il y a quand même un fond historique qui permet de rallier bon nombre des défenseurs du DD.   Ainsi, après avoir réalisé une analyse de contenu des principales définitions, (Gladwin, Kennelly et al. 1995) suggèrent que le DD est «un processus pour réaliser un développement humain d’une manière inclusive, interconnectée, équitable, prudente et sécure4Notre traduction de : ‘‘a process of achieving human ...continue».   Remarquons que les différentes interprétations du DD incluent implicitement une question éthique fondamentale concernant l’équité dans le partage des ressources de la Terre.

Nous remarquons que les analyses RSE et  DD comportent une dimension éthique, liée à des normes de comportement ou des principes, et une dimension analytique, liées aux interactions de l’entreprise avec le système de référence : la société pour l’un et l’environnement naturel pour l’autre. Cette observation nous a inspiré d’utiliser une grille de comparaison basée sur le modèle de développement moral de Lawrence Kohlberg, lequel stipule que le développement du jugement moral repose sur la combinaison du développement de la perception sociale et du développement cognitif.  La section suivante présente cette grille d’analyse.

Une grille de lecture

Kohlberg (1984) suggère que le développement moral d’une personne s’effectue en six stades, tout comme Piaget avait démontré que le développement cognitif chez l’enfant se fait par stades.   Chaque stade intègre et transcende les habiletés des stades inférieurs.  Les individus progressent du stade 1 vers le stade 6 suivant le rythme du développement de leur raisonnement cognitif (intuitif, logique simple et logique complexe) et d’évolution de leur perception sociale, c’est-à-dire leur capacité de se mettre à la place de l’autre (être conscient des autres, interpréter leurs pensées et sentiments, et  percevoir le rôle des autres dans la société).  Kohlberg a regroupé ces stades en trois niveaux, chacun étant caractérisé par un raisonnement différent pour formuler un jugement moral.

Niveau pré-conventionnel (stades 1 et 2):

L’individu fonde son jugement moral selon une perspective individuelle, c’est-à-dire qu’il ne se met pas à la place de l’autre pour évaluer la situation du point de vue de l’autre.  Son développement cognitif lui permet de tenir compte des relations concrètes et immédiates seulement et cet individu n’est pas capable de raisonner  dans l’abstraction, pour formuler des hypothèses par exemple.  Pour cet individu, la  morale se résume à rechercher ce qui l’avantage  et éviter les sanctions et autres punitions.

Niveau conventionnel (stades 3 et 4) :

L’individu est capable de percevoir les pensées et les émotions d’autrui et de raisonner dans une logique abstraite.  Pour cet individu, agir moralement correspond à agir selon les normes et les attentes de la société ou de l’autorité, sans chercher à remettre en question le bien-fondé de ces règles.

Niveau post conventionnel (stades 5 et 6) :

L’individu a une forte capacité de raisonner dans l’abstrait et perçoit son rôle ainsi que celui d’autrui dans le système.  Il est non seulement capable de formuler des hypothèses, mais il va aussi essayer de voir, et même d’évaluer, toutes les possibilités dans son esprit avant de formuler un jugement. Il comprend les règles de la société et les accepte de manière générale, mais l’acceptation des règles de la société est basée sur la formulation et l’acceptation des principes généraux moraux qui sont à la base de ces règles. En cas de contradiction entre les règles sociales et les principes, il fonde son jugement sur ses principes moraux. Le niveau post conventionnel est atteint par une minorité d’adultes.

Dans la prochaine section, nous allons illustrer comment se traduisent ces différents niveaux de développement moral des dirigeants dans les stratégies de RSE et de DD des entreprises.  Nous allons donc classer certaines théories et approches de RSE et DD selon les différents stades de développement moral de Kohlberg. Nous ne présenterons pas chaque théorie en détail, seulement ce qu’il faut pour justifier son classement dans la grille.  Nous espérons que cet exercice aidera  les chercheurs et les praticiens à distinguer, d’un côté, mais aussi intégrer, la portée pratique et les types de questions soulevées par ces deux notions selon leurs niveaux d’interprétation.

Classement des théories et approches RSE et DD

Pour classer les théories dans les niveaux, ce n’est pas tant le contenu du jugement moral qui est analysé mais plutôt le raisonnement moral, c’est-à-dire le pourquoi de l’action. Par exemple, les théories des parties prenantes présentent différentes logiques d’action : des gestionnaires peuvent se préoccuper des parties prenantes 1) parce que ne pas le faire lui ferait perdre des parts de marché (stade 1), 2) pour protéger la bonne réputation de l’entreprise et répondre aux attentes de la société (stade 2), ou encore 3) par principe de justice ou d’équité envers ces parties prenantes (stade 3).  À noter qu’un gestionnaire qui pose un jugement moral de stade post-conventionnel intègre et dépasse les autres stades, de sorte que le gestionnaire de stade 3 ne nie pas que de faire preuve de justice et d’équité envers les parties prenantes lui permette 1) de gagner des parts de marchés et 2)  de bâtir et maintenir une bonne réputation sociale.  Ainsi, certaines théories de la RSE évoquent plusieurs types de responsabilités de l’entreprise envers la société, selon une gradation du plus  élémentaire au plus complexe, tels la pyramide de Carroll (1981,Carroll 1999) ou les quatre niveaux de la théorie évolutive de RSE de Frederick (2006). Nous classerons donc ces théories selon le plus haut niveau de leur hiérarchie, puisque notre modèle stipule que chaque niveau supérieur intègre et dépasse les logiques d’action des niveaux inférieurs5À noter que Garriga et Melé (2004) classent aussi les ...continue. Le tableau 1.1. présente le classement de certaines théories et approches de RSE et DD.

Tableau 1.1  Classement des théories et approches de RSE et DD selon la grille de Kohlberg
Stades et niveaux de Kohlberg Interprétation RSE Interprétation DD
 

Stade Pré conventionnel

(niveaux 1 et 2)

Obligations économiques (Friedman ,1970; Jensen, 2002)

 

Approches stratégiques :

Management stratégique des stakeholders (Mitchell,1997; Prahalad et Hammond, 2002 ; Porter et Kramer, 2002)

 

 

1ère vague de réponse des entreprises au DD: conformité (Henriques et Richardson, 2004)

 

Interprète DD selon une vision technocentriste, croissance durable (Gladwin et al., 1995, p. 882-884)

 

Stade conventionnel

(niveaux 3 et 4)

 

 

Responsabilité éthiques et philanthropie stratégique (Carroll,1981; Ackerman,1973 ; McWilliams et Siegel, 2001)

Citoyenneté corporative (Davis, 1960)

Entreprise citoyenne (Atman et Vidarer, 2000; Cohen, 2000)

Dialogue avec les parties prenantes (Freeman, 1984)

 

2e vague  de réponse des entreprises au DD:  légitimité (Henriques et Richardson, 2004)

 

Tripple Bottom Line (Elkington, 1994)

 

 

Stade post conventionnel

(niveaux 5 et 6)

 

Principes kantiens ( Bowie, 1991)

RSE 4 (Frederick, 2006)

 

3e vague de réponse des entreprises au DD: changements profonds  (Henriques et Richardson, 2004)

Analyse de cycle de vie (CIRAIG, www.ciraig.com);

Commerce équitable (Audebrand et Pauchant, 2008)

Rapport Brundtland (WCED, 1987), Silent Spring (Carson, 1962), Halte à la croissance (Meadows et al.,1972, 1992), The Next Industrial Revolution (Hawkens et al., 1999),

Stade  1 : Préconventionnel

Les approches de RSE  et de DD de ce stade sont conçues du point de l’intérêt de l’entreprise, point de vue égocentrique, ou plutôt «organocentrique» (Pauchant, Coulombe et al. 2007), l’organisation étant le système de référence.  L’entreprise existe dans une sphère séparée de la société et de l’environnement naturel. L’horizon de temps est le court terme, les interactions analysées se limitent à celles qui affectent directement l’entreprise (pensée logique concrète) et il y a peu de sensibilité à la façon que l’entreprise affecte les autres. Nous avons classé les théories de RSE de Friedman (1970), Mitchell et al. (1997) et les approches de DD de conformité légale dans cette catégorie.

À ce stade, les activités de RSE sont une réponse de l’entreprise aux menaces et opportunités de son environnement externe, celui-ci étant considéré hors de la zone de contrôle des dirigeants.  La RSE doit être uniquement un outil stratégique pour mieux atteindre les fins économiques de l’entreprise (Friedman, 1970).  Ainsi, pour Friedman, s’il advenait un conflit entre les intérêts de l’entreprise et l’intérêt de la société, ce serait le rôle du gouvernement d’arbitrer la situation en utilisant son pouvoir législatif.  Cette logique d’action découle bien entendu d’une vision néolibérale selon laquelle le libre marché est le mécanisme le plus efficace pour distribuer les ressources. Friedman  est d’ailleurs un partisan du principe de dissociation (Pérez 2005), en suggérant de faire une distinction entre l’éthique personnelle des dirigeants et l’éthique des affaires.  Dans le monde des affaires, le principe supérieur qui doit guider les choix est celui du libre marché.  Le respect de la propriété privée y est élevé au rang de principe moral. Les dirigeants, tout comme les actionnaires, sont libres d’utiliser leur argent selon leur éthique personnelle mais ne doivent pas utiliser les revenus de l’entreprise à des fins éthiques, ce qui reviendrait à utiliser le bien d’autrui pour ses convictions personnelles. Cette analyse sociale comme quoi les dirigeants sont moralement redevables seulement envers les propriétaires, soit les actionnaires, repose sur la théorie de l’agence et est reprise par de nombreux auteurs (Jensen, 2002).

Une autre approche de RSE qui correspond à ce stade est la perspective de Mitchell et al. (1997) concernant la gestion des parties prenantes.  Les parties prenantes qui sont considérées dans l’analyse sont celles qui affectent directement l’entreprise, c’est-à-dire celles «qui comptent» selon des critères qualitatifs de pouvoir, légitimité et urgence.  La question n’est plus de remplir un quelconque devoir envers la société mais de savoir que la gestion des intérêts des parties prenantes est profitable pour l’entreprise (Porter et Kramer, 2002 ; Prahalad et Hammond, 2002).

Au niveau des approches de DD, ce stade focalise sur la conformité aux lois, normes et règlements afin d’éviter les sanctions, à moins qu’il ne soit plus avantageux de ne pas les respecter.  Ces approches correspondent à la première vague de réponses des entreprises face à la crise environnementale, débutant dans les années 60 et 70, alors que les gouvernements des pays industrialisés avaient commencé à inclure des mesures de protection de l’environnement dans la législation (Henriques et Richardson, 2004).  Au départ, les entreprises perçoivent ces lois environnementales comme coûteuses et contraignantes.  Elles font du lobbying pour réduire la portée de ces lois au minimum et s’y plient pour éviter les sanctions.

La conception du DD appelée technocentriste, tel qu’illustré par Gladwin et al. (1995), fait aussi partie de ce stade.  Cette conception technocentriste du DD, centrée sur l’économie et confiante dans les vertus de la science pour résoudre les problèmes environnementaux qui se présentent, invite toutefois les entreprises à gérer de façon responsable l’utilisation de leurs ressources dans le but d’assurer leur disponibilité pour le futur usage économique et ainsi permettre une croissance durable de l’entreprise. Ce début d’intégration d’une pensée à plus long terme permet de classer cette approche de DD à un niveau 2 du stade pré-conventionnel.

Stade 2 - Conventionnel

Les théories et approches du stade conventionnel mettent l’emphase sur les attentes de la société.  Les approches de RSE et de DD de ce stade élargissent le système de référence pour intégrer l’entreprise dans le système social.  Elles reconnaissent à la fois le pouvoir et la dépendance  de l’entreprise sur la société pour son existence, sa croissance et sa survie.  L’horizon du temps s’inscrit dans la durée de vie de l’entreprise. Nous avons inclus dans cette catégorie les théories de RSE de Carroll (1981), l’approche parties prenantes de Freeman (1984) ainsi que les théories politiques de Davis (1961) et Atman et Vidarer (2000) ainsi que Cohen, (2000). Au niveau du DD, ce stade de développement est illustré par l’offre de nouveaux produits «verts»  et les essais pour mesurer quantitativement l’incidence environnementale et sociale de l’entreprise, notamment par le «tripple bottom line»(TBL) (Elkington,1994, 1997) et d’autres outils de mesure.

Les théories de RSE qui reflètent la logique de ce stade  visent à ce que les entreprises se conforment aux attentes de la société à son égard. Ainsi, pour Carroll (1981), ce qui est éthique est relatif puisque défini par les attentes de la société à l’égard des entreprise à ce moment historique. La recherche de profits est intégrée avec une plus grande sensibilité aux parties prenantes qui sont affectées par l’entreprise (Freeman, 1984).  L’entreprise entreprend d’utiliser efficacement son pouvoir pour le bien de la société (théories constitutionnelles, Davis, 1960; citoyenneté corporative, Altman et Vidarer-Cohen, 2000).  Cela implique que plus l’entreprise affecte ou est capable d’affecter des parties prenantes, plus grande est sa responsabilité sociale.

Les approches de DD de ce stade correspondent aux initiatives qui visent à répondre aux préoccupations sociales et environnementales de  la société.  Ce stade correspond à ce que Henriques et Richardson appellent la deuxième vague de DD qui a commencé dans les années 90, lorsque des gestionnaires d’entreprises réalisent qu’il peut être rentable d’investir dans l’offre de produits et services respectueux de l’environnement (Henriques et Richardson, 2004).  Le DD devient partie intégrante de la stratégie d’entreprise car cela confère  un avantage compétitif aux compagnies innovatrices, tant en terme d’économie d’énergie qu’en terme de différenciation du produit pour plaire à un segment grandissant des consommateurs soucieux des enjeux environnementaux et sociaux.  Les compagnies ont aussi cherché à  établir et maintenir une bonne réputation d’entreprise en répondant  aux attentes environnementales de la société à leur égard, notamment en publiant des rapports.

Afin d’opérationnaliser le concept de développement durable au niveau organisationnel, un consultant en matière de développement durable, John Elkington (1994, 1997 ; Henriques et Richardson, 2004), a proposé le terme de « tripple bottom line (TBL)» en 1992 pour encourager les organisations non seulement à garder un bilan financier, mais à calculer également les coûts sociaux et environnementaux.  Cependant, ces externalités sont assez difficiles à comptabiliser puisqu’en réalité, les économistes ne peuvent pas calculer statistiquement ces coûts générés par les milieux d’affaires et supportés par la société. Le TBL invite également les dirigeants à penser qu’un gain dans une sphère peut compenser une perte dans une autre sphère. De plus, si les objectifs écologiques et sociaux entraient en contradiction, lequel devrait avoir préséance? Ou, devant les besoins d’une grande partie de la population du monde, lesquels devraient passer en priorité, ceux de la population actuelle ou ceux  des générations futures (Demirdjian 2006) ? Pour résoudre ces dilemmes, on doit se déplacer vers une vue holistique et l’intégration des questions économiques, sociales et environnementales dans un même aspect.

Les approches de DD de ce stade convergent vers les théories des parties prenantes de ce stade, puisque les deux basent la moralité sur les attentes des parties prenantes.

Stade 3- Post conventionnel

À ce niveau, les entreprises basent leurs actions sur des principes universels de justice, tout en intégrant les logiques des stades inférieurs.  L’horizon du temps et de l’espace est beaucoup plus grand que celui qui touche directement les entreprises pour inclure l’entreprise dans des concepts tels que l’humanité, la planète, le cosmos ou encore des concepts abstraits tels que des droits humains universaux et même le sens de la vie. On retrouve ici les théories de Frederick (2006),  Bowie (1998),  ainsi que les conceptions traditionnelles du DD (Brundtland, 1987 ; Carson, 1962 ; Meadows et al, 1972,1992).

La théorie de Frederick (2006) distingue des niveaux de RSE de 1 à 4, dont les niveaux 1 et 2 correspondent au stade conventionnel et le niveau 3 marque une transition vers le stade post conventionnel lorsqu’il indique qu’une culture d’éthique inclut toutes les valeurs fondamentales et orientations morales qui ont fait leur preuve en termes de contribution à la sustentation et à l’épanouissement des humains au sein de la communauté. Cette culture éthique est issue de différentes sources, religieuse, sociétale et philosophique. La RSE 4 se situe dans le niveau le plus élevé de  l’échelle de Kohlberg puisqu’elle fait référence au cosmos, la science et la spiritualité  pour réfléchir au comportement éthique que devrait adopter l’entreprise, (Frederick, 2006).  D’autres théories, dites éthiques par Garriga et Melé (2004), sont également classées dans cette catégorie car le critère pour évaluer si un comportement d’entreprise est responsable socialement est un principe moral de justice et d’équité tels que le principe de justice distributive de Rawls ou encore inspiré de l’impératif catégorique de Kant (Bowie, 1998).  Il est intéressant de remarquer que Garriga et Melé classent incidemment le DD comme une théorie de RSE de catégorie éthique.

Nous partageons ce point de vue et considérons que le concept de DD de la tradition de Carson (1962),  Meadows et al. (1972), et Brundtland (1987) ou encore le concept de «duracentrisme» développé par Gladwin et al. (1995) appartiennent à ce troisième stade.   D’une part, le raisonnement systémique impliqué dans ce concept est de nature logique très complexe, et le concept est d’ailleurs ancré dans la théorie de  la complexité (Meadows et al., 1972, 1991)6L’ouvrage «Halte à la croissance» (1972), écrit par ...continue.   Ces théories ont la particularité d’aborder la planète comme un écosystème comprenant une multitude de systèmes autonomes et interdépendants.  Les multiples interrelations qui y ont cours obligent à tenir compte des relations causales indirectes- des relations non linéaires- d’où la complexité des possibilités de relations.  Ainsi, Rachel Carson (1962) mettait en lumière les effets systémiques de l’introduction des pesticides dans l’écosystème.  La notion d’écosystème implique les relations de rétroaction entre les différents éléments d’un système.

D’autre part, le rapport Brundtland en particulier laisse transparaître une perception sociale très développée, c’est-à-dire une sensibilité au bien-être des individus au-delà des barrières d’espace et de temps, en élevant le besoin d’équité inter et intra générationnelle à un principe éthique universel.

Du point de vue des organisations, ce stade de développement correspond à la troisième vague  qui a débuté à l’aube du nouveau millénaire (Henriques et Richardson, 2004) et correspond à une reconnaissance grandissante que le développement durable n’est vraiment possible qu’en adoptant des changements profonds dans la manière de produire et de consommer les produits et services.  Cette réalisation appelle les entreprises à repenser leur manière de faire des affaires. Comparant l’importance du changement nécessaire pour conduire au développement durable à celui de la Révolution Industrielle, les auteurs du livre Next Industrial Revolution (Hawkins, Lovins et al.,1999) ont appelé les organisations à repenser l’industrie suivant trois principes : Les déchets d’un système doivent devenir la nourriture d’un autre, le respect de la diversité, et l’utilisation de l’énergie solaire.

Pour être soutenable, un système industriel doit être conçu de sorte à ce qu’il ne présente aucun impact dangereux pour l’air, l’eau, ou le sol. D’ailleurs, la prospérité serait évaluée par  la mesure où l’utilisation des ressources naturelles permet l’accroissement du capital naturel et non pas son dépérissement, de manière productive, qui favorise la diversité biologique et l’utilisation de l’énergie solaire abondante. Socialement, un tel système mesurerait la productivité par le nombre de personnes employées de manière profitable pour eux, par la diversité culturelle, la production de biens et services qui n’exigeraient aucune vigilance des générations futures.

Les outils comme l’analyse de cycle de vie des produits ou services d’une organisation (voir CIRAIG), dans lequel on trace le parcours des intrants et extrants du produit depuis l’extraction des matières premières nécessaires à sa fabrication jusqu’à la gestion des résidus après sa durée de vie utile, permettent de relier l’entreprise au système planétaire dont elle fait partie. Cet outil tend cependant à négliger les effets sociaux  dans le cycle de vie du produit ou service, tel que l’équité dans les salaires, les conditions de travail et les rapports avec les groupes et les communautés.

Discussion

Le modèle de développement moral de Kohlberg est intéressant pour analyser les interprétations de RSE/DD puisqu’il tient compte de la complexité du raisonnement logique dans le jugement moral.

Notre tableau nous permet d’observer que la majorité des théories de RSE se situent dans le niveau conventionnel et sont formulées en terme de ce qui « est acceptable pour la société » et non pas en référence à des principes éthiques universaux.  Or, pour commencer à s’opérationnaliser de façon cohérente, le DD exige une prise de conscience de niveau post conventionnel.  La majorité des théories de DD se retrouvent incidemment dans le niveau post conventionnel, en raison du  principe éthique implicite d’équité par rapport à l’accès aux ressources et du raisonnement logique complexe qui soutient le jugement.  Le concept de DD transcende les conflits générés par la gestion des intérêts divergents des parties prenantes, et devient un concept prescriptif (comment on devrait agir) et intégrateur.

Une raison expliquant pourquoi la majorité des théories de RSE ne vont pas aussi loin en termes de raisonnement logique complexe est apportée par Frederick (1995, 1998) lorsqu’il nous rappelle que les théories du RSE, comme la majorité des théories dans les sciences sociales, adoptent une perspective culturelle, par opposition à la perspective naturelle présente dans les sciences de la nature. Cette perspective culturelle, héritée des Lumières, dirige l’attention sur les relations humaines et empêche les théoriciens de tenir compte de toute la complexité de la relation naturelle qui existe entre la société et l’environnement.  Ainsi, le DD, par son ancrage historique dans l’écologie,  implique un changement de perspective fondamental, pour intégrer l’analyse systémique selon laquelle l’entreprise et la société sont situées DANS l’environnement naturel matériel.  Seul Frederick (1995, 1998, 2006)  situe l’entreprise dans sa relation naturelle avec l’environnement.  Par ailleurs, Lamberton (2005) fait une critique semblable en soutenant que le paradigme actuel des entreprises, basé sur la vision néo-libérale, est trop restrictif pour intégrer adéquatement le concept de DD et propose d’adopter une perspective bouddhiste pour résoudre et dépasser les conflits apparents entre les objectifs économiques, sociaux et environnementaux. Tant que l’entreprise et la société sont représentées comme existant dans une sphère séparée de l’environnement naturel, il y a donc impossibilité d’intégrer le DD.  Cette différence explique en partie pourquoi à l’Academy of Management, la RSE, représentée par le groupe de recherche en Issues Management n’a pas réussi à intégrer le DD, promu par un nouveau groupe, Organizations and the Natural Environment (ONE). Cependant, en adoptant un point de vue développemental, qui suggère, dans ses niveaux les plus complexes, tels le stade 7, la nécessité de la révérence envers tous les êtres vivants de la planète, et en particulier en prenant au sérieux la vision proposée, par exemple, par William Frederick, nous proposons que cette dichotomie peut être dépassée.  Ce n’est donc certainement pas un simple « ajout» de considérations environnementales au modèle de RSE traditionnel puisque, à l’exception de Frederick, le système de référence utilisé dans les théories de RSE est le système social, les préoccupations environnementales ne devenant pertinentes que lorsqu’elles sont portées par des acteurs sociaux.  La RSE est donc toujours en réaction à l’environnement social, et non à l’environnement naturel.  En outre, les théories de la RSE du stade 1 ne remettent pas en cause les prémisses du système économique néolibéral alors que le DD est en profonde contradiction avec celles-ci.  De même, adopter une approche RSE parties prenantes pour analyser le DD, comme le proposent (Steurer, Langer et al. 2005) n’exige pas un changement paradigmatique comme l’exige nécessairement le changement de perspective nécessaire pour se convertir au DD tel que défini dans le rapport Brundtland.

Tant la RSE que le DD reposent ultimement sur des principes éthiques, principes qui peuvent se résumer à des principes universaux de justice et d’équité, comme l’avait prédit Kohlberg.  Dans la mesure où la RSE et le DD sont interprétés à un niveau post-conventionnel, ces deux concepts peuvent converger.  La théorie de Kohlberg prédit cependant  la confusion actuelle puisque des gens de différents stades de développement interprètent la situation à partir du  niveau où ils sont. En effet, Kohlberg explique que les gens peuvent comprendre la logique d’action du stade immédiatement supérieur au leur mais pas plus loin. Ceci est possible car les capacités cognitives nécessaires à un stade de développement moral donné ne sont pas une condition suffisante pour qu’un individu raisonne à ce stade.  Des individus brillants peuvent avoir un jugement moral de stade 1 s’ils n’ont pas développé une grande sensibilité.  De même, une personne ayant des habiletés cognitives limitées ne pourra pas atteindre les stades supérieurs car le jugement moral est un acte cognitif.  Ainsi, Kohlberg prédit que les individus vont réinterpréter le concept selon la logique d’action qui leur est propre dénaturant ainsi le concept par l’acte d’élimination des subtilités qui caractérisaient le concept original.  Le DD interprété à un niveau de développement moral inférieur amène à dénaturer le concept pour le formuler dans la logique d’action traditionnelle de l’entreprise et retenir uniquement ce qui permet de faire de profits ou des économies (stade 1), ou encore à se maintenir à jour avec les nouvelles tendances sociétales et l’évolution de la demande (stade 2).  Au contraire, le DD appelle les dirigeants d’entreprises à passer à une nouvelle logique d’action, à changer littéralement de paradigme (Gladwin et al., 1995 ; Fergus and Rowney 2005) et à innover afin de créer des façons de produire et de consommer des produits et services qui contribuent à rétablir ou maintenir un équilibre social et environnemental. Dans la mesure où la majorité des dirigeants opéraient leurs organisations à un stade 1, il n’y a pas si longtemps, le passage à un stade 3 est ardu et ceci ne peut se faire sans passer par le stade 2. La théorie de Kohlberg prévoit que le passage d’un stade à un autre est favorisé par les opportunités d’interaction sociales, le climat institutionnel dans lequel évolue l’individu et la confrontation à des dilemmes moraux que l’individu est incapable de résoudre selon sa logique actuelle à cause des contradictions internes qui sont mises en lumière (Kohlberg, 1984). Des auteurs comme (Le Veness and Fleckenstein 2003) et (Cerin and Karlson 2002) montrent comment le climat institutionnel dans lequel évoluent les organisations ne favorise pas le passage à un stade de DD, notamment en faisant allusion à la logique de stade 1 d’institutions économiques que sont la Banque mondiale, le FMI et l’Organisation mondiale du commerce. Ainsi, des événements extérieurs comme des nouvelles règlementations ou des relations plus fréquentes avec des parties prenantes peuvent accélérer le passage d’un stade à un autre.  De fait, pour IKEA par exemple, c’est une nouvelle règlementation en Norvège interdisant l’usage d’un produit chimique spécifique dans les meubles vendus dans ce pays  qui avait motivé cette entreprise à remonter la chaîne de relation de la construction de ses meubles jusqu’à l’extraction des composantes de base, initiant sans le savoir une analyse de cycle de vie (Natrass et Altomar, 1999).  On avait retrouvé des traces de ce produit chimique, un formolhydride, dans un modèle de bibliothèque très populaire de IKEA.  La menace à la réputation de l’entreprise que représentait cette révélation a poussé l’entreprise à retracer la source de ce produit toxique  jusqu’à un fabricant de peinture qui fournissait l’un de ses sous-contractants.  Une fois ce lien systémique établi, les dirigeants de IKEA ont décidé de contribuer à développer, en partenariat avec ce fournisseur, une nouvelle base de peinture pour cette industrie.  En dévoilant des liens avec des fournisseurs lointains en amont, cet épisode a inspiré une nouvelle logique de pensée systémique qui s’est traduite par un nouveau type de relations avec les employés, l’identification de nouveaux objectifs de marché et de segmentation et de nouvelles méthodes de production, de transport et de gestion : un changement de paradigme.

Par ailleurs, une des limites de l’utilisation du concept de développement durable est la tendance à se concentrer beaucoup plus sur la dimension environnementale et de négliger la dimension sociale du développement durable. Outre quelques contributions (Lertzman and Vredenburg 2005), les stratégies de développement durable ont souvent ignoré les objectifs de réduire au minimum l’inégalité sociale actuelle, par la redistribution de la richesse, des ressources et le respect des droits humains, en favorisant un focus unique sur la préservation des ressources naturelles pour le futur. Or, le concept de DD tel que présenté dans la définition du rapport Brundtland met beaucoup d’importance au principe d’équité inter et  intra générationnelle, ce qui inclut bien évidemment  le partage équitable des ressources naturelles entre les pays, de même que l’équité procédurale (les gens doivent être traités de manière juste et transparente) et également l’équité entre les humains et les autres espèces.  Des initiatives comme le commerce équitable (Audebrand and Pauchant 2008), où la distribution équitable de la richesse produite par le travail est réalisée à travers des mécanismes autres que la «loi du marché» néolibéral, montrent la voie.  Tenir compte de toutes ces dimensions à la fois exige cependant une capacité de raisonnement systémique gigantesque.  Les élèves de la science, dont les sciences du management, sont appelés à contribuer à la production de connaissances afin de proposer aux praticiens des outils pour  s’orienter dans l’analyse de ces interrelations complexes et  intégrer toutes les dimensions du DD.

Conclusion

En conclusion, cette grille basée sur le modèle de développement moral de Kohlberg, nous aide effectivement à comprendre -et dépasser- la confusion actuelle concernant le concept de RSE et celui de DD.  De plus, cette analyse nous permet de voir que pour intégrer le DD, les théories de la RSE devront élargir le cadre de leur système de référence pour intégrer non seulement l’environnement naturel dans lequel repose l’organisation et la société, mais aussi la complexité des liens de cause à effet des choix stratégiques des dirigeants d’organisations.  En effet, comme le rapport Brundtland le précisait, « l’environnement n’existe pas comme une sphère séparée des actions humaines, de leurs ambitions et aspirations ».  Avec Gladwin et al. (1995), nous admettons qu’il s’agit là d’un véritable saut paradigmatique, peut-être même comparable à celui provoqué par Copernic et Galilée en suggérant que la Terre n’est pas le centre de l’univers.  Effectivement, l’entreprise, ni même la société n’est au centre du système écologique.  En fait, l’écosystème terrien n’a aucun centre, seulement une infinité de systèmes autonomes et interdépendants en interaction, dont l’entreprise est un type parmi d’autres.  Enfin, nous soulignons la tâche des chercheurs de management de ne pas contribuer à dénaturer le concept de DD en l’abordant d’un point de vue uniquement sociétal et non systémique, mais de plutôt contribuer à développer des outils pour permettre aux gestionnaires d’intégrer la dimension sociale du concept de DD sans le dénaturer.

Malgré tout, la théorie du développement moral de Kohlberg présente certaines limites, notamment celles présentées par Carol Gilligan (1982). Cette dernière suggère que le modèle de Kohlberg est une approche plutôt masculine du développement moral puisque ses conclusions sont basées sur une étude longitudinale sur de jeunes garçons exclusivement. Gilligan propose en fait qu’il existe non pas une logique mais des logiques de développement moral. L’auteure expose une perspective basée sur l’expérience des femmes qui diffère du modèle unique présenté par Kolhberg.  Selon cet autre mode de développement, l’individu accorde une importance fondamentale aux systèmes de relations sociales et adopte d’abord une attitude de décentrage de soi (altruisme) pour ensuite reconnaître ses propres besoins (sentiment d’égoïsme) et atteindre enfin l’intégration de soi et des autres dans une troisième étape (unité). A notre sens, cette perspective plutôt féminine s’accorde bien avec le concept de DD, tel que nous l’avons présenté. En effet, nous avons tenté, dans ce papier, de faire ressortir notre interprétation du concept de développement durable, en montrant les différents stades de développement moral associés à la manière d’appréhender ce concept, dans une perspective systémique qui considère l’importance des liens de causes à effets dans l’action stratégique des dirigeants d’entreprises..

References   [ + ]

1. Nous avons traduit «corporate sustainability» par développement durable corporatif, même si d’autres (Pérez, 2003) recommandent le terme «management responsable», qui est à notre avis plutôt une traduction du terme «corporate responsibility».
2. Traduction libre de : «CS , and also CSR, refers to a company’s activities- voluntary by definition – demonstrating the inclusion of  social and environmental concerns in business operations and in interaction with stakeholders»
3. Si on ramène les 4,4 milliards d’années depuis la formation de la Terre jusqu’à aujourd’hui sur une échelle d’une semaine, (c’est-à-dire 1 jour = 750 000 000 années) l’ère des dinosaures a duré de 16h à 21h55 au cours de la sixième journée et l’espèce humaine (l’australopithèque) est apparue à 23h53 la septième journée..Lire le déroulement complet de la semaine dans Anderson, R. (1998), Mid-Course Correction, pp. 51-53.
4. Notre traduction de : ‘‘a process of achieving human development in an inclusive, connected, equiparable, prudent and secure manner.’’
5. À noter que Garriga et Melé (2004) classent aussi les théories de RSE en quatre groupes (instrumental, politique, intégratif et éthique) mais  que ces groupes ne sont pas formellement hiérarchisés par ces auteurs.
6. L’ouvrage «Halte à la croissance» (1972), écrit par des scientifiques membres du Groupe de Rome, décrivait avec encore plus de précision les relations systémiques entre l’industrialisation, la consommation, la détérioration de l’environnement et les effets sur la capacité à long terme pour les êtres humains de se nourrir.   Les plus puissants ordinateurs de l’époque ont été utilisés pour tester un modèle informatique, conçu au MIT par le professeur et expert en dynamique de systèmes Jay Forester,  afin de  mesurer l’effet d’interaction de cinq variables:  la population mondiale, la production industrielle mondiale, la production alimentaire mondiale, la consommation des ressources et la pollution. Les prévisions catastrophiques sur l’incapacité de la planète de soutenir le taux de  consommation des ressources ont inspiré le titre du livre : la seule façon d’éviter l’apocalypse dans aussi peu que 70 ans était de mettre un frein à la croissance.   À sa façon, le rapport Bruntdland repose aussi sur la théorie des systèmes et de la complexité.   Dans ce rapport, la Commission Bruntdland souligne l’importance de travailler à plusieurs niveaux et sur plusieurs plans afin de redresser la tendance de l’autodestruction vers l’équilibre.  En tenant compte de la complexité des interrelations entre les ressources naturelles, l’économie mondiale,  la politique internationale, les ressources naturelles, le respect des droits humains, le statut de la femme, la santé des populations, la répartition inégale de la richesse, la déforestation, l’accès à l’eau potable, la surpêche, pour ne nommer que ceux-là, la commission élargit considérablement le champ des facteurs à la source de la dégradation de l’environnement


Références bibliographiques

Altman, B. W. et D. Vidaver-Cohen (2000). «Corporate Citizenship in the New Millennium: Foundation for an Architecture of Excellence», Business and Society Review 105(1), 145–169.

Anderson, Ray (1998) Mid-course Correction, Atlanta, Georgia : Peregrinzilla Press.

Audebrand, L. K. and T. C. Pauchant (2008). «Commerce équitable: sa contribution à l’éthique des affaires.» Gestion, 33(1): 41.

Azapagic, A. (2003). «Systems Approach to Corporate Sustainability: A General Management Framework.» Process Safety and Environmental Protection, 81(5): 303-316.

Bowie, N. (1998).  «A Kantian Theory of Capitalism», Business Ethics Quarterly, Ruffin Series, Special Issue,No. 1, 37–60.

Carroll, A. B. (1999). «Corporate social responsibility.» Business and Society 38(3): 268.

Carroll, A. B. (1981). Managing Corporate Social Performance. Canada: Little, Brown and Company Limited.

Carson, Rachel (1962). Silent Spring, Boston : Houghton Mifflin.

Cerin, P. and L. Karlson (2002). «Business incentives for sustainability: a property rights approach.» Ecological Economics 40(1): 13-22.

CIRAIG, Centre interuniversitaire de recherche sur le cycle de vie des produits, des services et des procédés. www.ciraig.com

Davis, K. (1960). «Can Business Afford to Ignore Corporate Social Responsibilities?», California Management Review, 2, 70–76.

Demirdjian, Z. S. (2006). «Sustainability and Social Cost: The Becoming of a Sexy Subject in Business.» Journal of American Academy of Business, Cambridge 10(1): I.

Fergus, A. H. T. and J. I. A. Rowney (2005). «Sustainable Development: Epistemological Frameworks & an Ethic of Choice.» Journal of Business Ethics 57(2): 197.

Frederick, Wiliam (1995). Values, Nature and Culture in the American Corporation.

Frederick, William (2006). Corporation, Be Good!, Dog Ear Publishing.

Freeman, R. E.( 1984). Strategic Management: A Stakeholder Approach, Pitman:Boston.

Freeman, E. et Gilbert (1988). Corporate Strategy and the Search for Ethics. New Jersey: Pentice Hall, Englewood Cliffs.

Friedman, M. ( 1970), «The Social Responsibility of Business is to Increase its Profits», New York Times Magazine, 13 Septembre, 32–33, 122, 126.

Garriga, Elisabet et Doménec Melé, (2004). «Corporate Social Responsibility Theories: Mapping the Theory», Journal of Business Ethics, 53 (51-71).

Gilligan, C. (1982). In a Different Voice. Cambridge: Harvard University Press.

Gladwin, T. N., J. J. Kennelly, et al. (1995). «Shifting Paradigms for Sustainable Development- Implications for Management Theory and Research», Academy of Management Review 20(4): 874-907.

Hawken, Paul, Armory Lovins and L. Hunter Lovins, (1999).Natural Capitalism: Creating the Next Industrial Revolution, New York: Little, Brown and Company, 396 p.

Hopwood, B., M. Mellor, et al. (2005). «Sustainable development: mapping different approaches.» Sustainable Development 13(1): 38-52.

Jensen, M. C. (2002). «Value maximization, stakeholder theory, and the corporate objective function ». Business Ethics Quarterly, 12(2), 235-256.

Kohlberg, Lawrence (1984). The Psychology of Moral Development, New York: Harper     & Row, 729 p.

KPMG (2002). KPMG International Survey of Corporate Social Responsibility Reporting 2002, Amsterdam: University of Amsterdam.

KPMG (2005). KPMG International Survey of Corporate Social Responsibility Reporting 2005, Amsterdam: University of Amsterdam.

Lamberton, G. (2005). «Sustainable sufficiency – an internally consistent version of sustainability.» Sustainable Development 13(1): 53.

Lélé, S.M. (1991). «Sustainable Development: A Critical Review», World Development, 19 (6): 607-621.

Le Veness, F. P. and M. Fleckenstein (2003). «Globalization and the nations of the south: Plan for development or path to marginalization.» Journal of Business Ethics 47(4): 365.

Lertzman, D., A.  and H. Vredenburg (2005). «Indigenous Peoples, Resource Extraction and Sustainable Development: An Ethical Approach.» Journal of Business Ethics 56(3): 239.

Meadows, Donella, Dennis L. Meadows, Jorgen Randers et William W. Behrens III, The Limits to Growth, New York: Potomac Association, 1972, 207 p.

Meadows, Donella, Dennis L. Meadows et Jorgen Randers (1992), Beyond the Limits: Global Collapse or a Sustainable Future, London: EarthScan Publications Limited, 300 p.

Mitchell, R. K., B. R. Agle et D. J. Wood (1997). «Toward a Theory of Stakeholder Identification and Salience: Defining the Principle of Who and What Really Counts», Academy of Management Review 22(4), 853–886.

Moon, J. (2007). «The contribution of corporate social responsibility to sustainable development.» Sustainable Development 15(5): 296-306.

Pasquero, Jean (2007). «Éthique des affaires, responsabilité sociale et gouvernance sociétale: démêler l’écheveau», Gestion, 32 (1), printemps.

Pauchant, T. C., C. Coulombe, et al. (2007). «Deux outils pour encourager des pratiques morales et éthiques en gestion.» Gestion, 32(1): 31.

Pérez, R. (2005). «Quelques réflexions sur le management responsable, le développement durable et la responsabilité sociale de l’entreprise.» La Revue des Sciences de Gestion : Direction et Gestion, 40(211/212): 29.

Porter, M. E. et M. R. Kramer: 2002, «The Competitive Advantage of Corporate Philanthropy», Harvard Business Review, 80(12), 56–69.

Prahalad, C. K. et A. Hammond: 2002, «Serving the World’s Poor, Profitably», Harvard Business Review 80(9), 48–58.

Steurer, R., M. E. Langer, et al. (2005). «Corporations, stakeholders and sustainable development I: A theoretical exploration of business-society relations.» Journal of Business Ethics, 61(3): 263-281.

van Marrewijk, M. (2003). «Concepts and definitions of CSR and corporate sustainability: Between agency and communion.» Journal of Business Ethics 44(2/3): 95.

WCED (1987). Notre avenir à tous, Oxford: Oxford University Press, 400 p.



Auteur

root :

Pour citer cette article

, et , "La responsabilité sociale des entreprises (RSE) et le développement durable (DD): Similarités, différences et complémentarités", RIMEC [en ligne], 01 | 2017, mis en ligne le 11 novembre 2016, consulté le 13 November 2018. URL: http://www.revue-rimec.org/la-responsabilite-sociale-des-entreprises-rse-et-le-developpement-durable-dd-similarites-differences-et-complementarites/