Impacts de la Responsabilité Sociale sur le Développement des Compétences

et

Résumés

La divergence et l’hétérogénéité des revendications des différentes parties prenantes conduisent à repenser le rôle et la place de l’entreprise dans la société et plus particulièrement son système de management.
En effet, l’entreprise est en permanence contrariée par des intérêts antagonistes de ses parties prenantes qu’elle est tenue de satisfaire étant donnée l’influence qu’ils peuvent exercer sur sa pérennité et son développement.
Par ailleurs, vu les enjeux du contexte actuel, l’acquisition et le maintien de l’avantage concurrentiel repose sur le développement des compétences de l’entreprise nécessitant plus d’engagement à leur égard.
A cet effet, adopter un comportement éthique et socialement responsable se présente comme une recette éprouvée permettant d’assurer la prospérité et l’avenir de l’entreprise dans un contexte de complexité et de volatilité des marchés.
Cette recherche a pour ambitions d’analyser la relation entre le comportement des entreprises à travers leur responsabilité sociale et le développement des compétences à l’issue de laquelle nous proposons un modèle théorique qui peut se prêter à une validation empirique ultérieure.

Texte intégral

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Introduction

Depuis la fin des années quatre-vingt du siècle dernier, la complexité et  l’instabilité de l’environnement étaient les principales vérités caractérisant les mutations économiques déclenchées par la mondialisation des économies, l’évolution des marchés et de la demande, l’intensification de la concurrence, la création de zones de libre-échange, la déréglementation progressive dans des secteurs fondamentaux de l’économie, l’évolution technologique, le raccourcissement des cycles de vie des produits à cause des innovations, … .

Ce nouveau contexte a amené les entreprises à remettre en cause leurs référentiels, leurs modes de fonctionnement et de gestion pour assurer leurs pérennités et leurs performances. Ainsi, la constitution et l’explication de l’avantage concurrentiel des entreprises résident non plus uniquement dans les choix de positionnement face à l’environnement mais aussi dans l’exploitation des ressources internes.

L’apparition de l’approche « Resource-Based View », qui considère l’entreprise non seulement comme un portefeuille de produits et de services mais comme un portefeuille de ressources et de compétences, conduit à considérer qu’un avantage concurrentiel repose inéluctablement sur ce portefeuille managé de manière spécifique. Autrement, c’est le management d’un portefeuille de compétences qui constitue la base de développement de l’entreprise. Cette nouvelle façon de faire, de voir, de gérer confère à l’entreprise des avantages certains et une base soutenue de développement par rapport aux instabilités de l’environnement. Il en sort que la concurrence entre les firmes s’articule autour de l’acquisition et du développement des compétences.

En outre, l’entreprise est considérée comme étant une structure sociale organisée en vue d’atteindre ses objectifs où les individus ont des raisons différentes pour prendre part à ses activités. Plus effectivement, elle est perçue comme une arène politique au centre d’un dense réseau d’acteurs qui influent sur son devenir ainsi que sur ses choix stratégiques (Mathieu et Soparnot, 2006; Crozier et Friedberg, 1977). Dès lors, elle est en permanence contrariée par des intérêts hétérogènes auxquels elle est tenue de répondre.

Adopter un comportement éthique et socialement responsable se définit, dans ce contexte, comme une échappatoire permettant de garantir la pérennité de l’entreprise.

Responsabilité sociale corporative

La performance sociale des entreprises, leur responsabilité sociale et plus récemment l’éthique des affaires constituent autant de notions caractérisant une situation qui n’a cessé de prendre de l’ampleur ces trois dernières décennies où les firmes sont, désormais, appelées à honorer des revendications à l’égard d’une pluralité de partenaires (actionnaires, employés, clients, fournisseurs, Etat, etc.). Ainsi, les entreprises doivent entamer une démarche éthique et assumer pleinement leur responsabilité sociale (Gendron, 2000). Selon la CCE (Commission des Communautés Européennes) (2001, p3), la RSE correspondrait à l’intégration volontaire par les entreprises de préoccupations sociales et environnementales à leurs activités commerciales et leurs relations avec leurs parties prenantes.

Cette thématique de la responsabilité sociale d’entreprise a émergé depuis plusieurs décennies et n’a cessé d’évoluer. Seulement un regain d’intérêt et une redécouverte se sont opérés depuis quelques années et on s’est demandé dès sa résurgence sur sa constance ; s’agit-il uniquement d’un effet de mode. En effet, cette notion de RSE existait déjà dans la doctrine libérale, mais elle n’a pris un véritable succès que vers la fin des années 60, quand le capitalisme subissait de vives critiques de nature idéologiques (De George, 1987).

Dès son avènement, elle a suscité des attitudes méfiantes où des économistes contestaient son existence même. Des sociologues ont également adopté la même attitude par crainte d’un usage manipulateur et de son instrumentation (Gendron, 2000).

Néanmoins, elle a pris de l’ampleur et s’est enracinée tant dans les recherches en gestion que dans les pratiques managériales où les entreprises sont tenues de rendre compte de leurs résultats économiques mais également de leurs comportements vis-à-vis des individus, des sociétés humaines et de l’environnement naturel (De Serres, 2005).

Un nombre considérable d’études a permis de mettre en exergue le lien positif entre une bonne gestion sociale et la performance financière de l’entreprise autrement entre sa performance sociale et sa performance financière et notamment son impact sur son portefeuille de compétences (Gond & Mullenbach-Servayre, 2004 ; Capron et Quairel-Lanoizelée, 2007).

Dans le cadre de cette communication, il s’agit de tenter d’approcher le lien entre le  comportement des entreprises au sujet de la responsabilité sociale et le développement des compétences organisationnelles.

Section .1. Historique de la RSE : Emergence et Développement

La notion de responsabilité sociale d’entreprise est relativement récente. Néanmoins, la préoccupation quant aux impacts de l’activité économique en général et  de l’activité des entreprises en particulier est fort ancienne où le paternalisme à l’époque industrielle en a constitué une première forme influencée par les doctrines religieuses. L’apparition de l’expression « corporate social responsibility » peut être attribuée à un pasteur protestant américain, Bowen (1953), qui l’a conçu en réponse aux souhaits des églises évangéliques de se doter d’une doctrine sociale de même envergure que celle de l’église catholique.

Elle concerne le rôle de l’entreprise dans la société. L’affaire pivote autour de la question centrale suivante : Par rapport à qui l’entreprise devrait-elle être responsable ; Est-ce par rapport à ses actionnaires ou bien par rapport à la société ?

Le titre de socialement responsable ne peut être octroyé à une entreprise que si elle se soucie des impacts de son activité sur la société (Pasquero, 2007). Cette notion de la responsabilité dérive du latin “ respondere ” (répondre) et se définit comme étant l’obligation de répondre de ses actions, de les justifier et d’en supporter les conséquences. Il s’agit donc de discerner les droits et devoirs de chacun en visant le respect de la personne et la promotion du bien commun (Mercier, 2001). La RSE se distingue du développement durable qui constitue un concept macroéconomique et macro-social qui fait intervenir la sphère politique. Il s’agit d’une stratégie qui s’opère à une échelle microéconomique c’est-à-dire des pratiques d’entreprise à ce niveau restreint. Selon Capron et Quairel-Lanoizelée (2007), la RSE constitue les modalités de réponse de l’entreprise aux interpellations sociétales en produisant des stratégies, des dispositifs de management de conduite de changement et de pilotage, de contrôle, d’évaluation et de reddition incorporant de nouvelles conceptions de performance.

Un constat aussi évident qui puisse être formulé dans ce contexte c’est la responsabilité envers les générations futures dont le sort dépend des générations actuelles. Néanmoins, la RSE porte également sur les relations de l’entreprise avec ses stakeholders.

Cette notion de responsabilité sociale a évolué durant plusieurs décennies. Selon De George (1987), elle s’est développée en cinq phases : avant 1960 la période de l’éthique en affaires, 1960- 1970 l’émergence des questions sociales, années 70 l’éthique des affaires : un domaine émergent, la première moitié des années 80 en tant que période de début de consolidation et la consolidation proprement dite vers la fin des années 80. Wood (1991a) spécifie quatre périodes : les années 60 la RSE une thématique à intérêt vital, le début des années 70 explosion de recherches et d’études autour de ce sujet, milieu des années 70 et début des années 80 focalisation des aspects de la sensibilité sociale et enfin à partir du milieu des années 80 institutionnalisation du domaine de la RSE. Gendron (2000) distingue trois étapes : la phase d’émergence du concept de responsabilité sociale, la phase de positionnement et enfin celle d’institutionnalisation. Gond & Mullenbach-Servayre (2004), quant à eux identifient quatre étapes : la résurgence de l’éthique dans les années 1960, développement de travaux théoriques dans les années 1970, ré-enchantement de l’entreprise citoyenne dans les années 1980 et explosion de l’offre éthique depuis les années 1990.

Pour organiser notre découpage, nous allons nous inspirer de l’ensemble de ceux que nous avons déjà présentés.

Apparition du concept de responsabilité sociale

Pendant la première moitié du XXème siècle, la RSE était inconnue où une quelconque entreprise n’avait pas à faire preuve de sympathie sociale en entreprenant des actions similaires étant donné que la législation et les conventions sociales jouent un rôle marginalisant, de ce fait, l’humanisme managérial.

Cette époque se caractérise   par l’emprise de l’Etat providence, qui avait pour mission de se consacrer à la réparation des préjudices du progrès et à la prise en charge de ses coûts détournant l’entreprise taylorio-fordienne de son rôle individuel de responsabilité sociale et sociétale. Elle est marquée, également, par la production et la consommation de masse rendues possibles grâce à la standardisation et au progrès scientifique et technique permettant de dégager des économies d’échelle profitables. A cette période de croissance économique démesurée, les entreprises pouvaient légitimer leurs conduites nuisibles à l’environnement naturel, à la santé des travailleurs et aux conditions de travail.

Néanmoins, certains facteurs ont amorcé l’émergence des interrogations de nature éthique et sociale ayant trait au monde des affaires. En effet, le désenchantement lié aux perspectives du libéralisme et l’affluence du socialisme animent les réprimandes formulées à l’égard du capitalisme.

Par ailleurs, face aux pratiques monopolistiques résultant des actions d’agglomération des entreprises qui ne font qu’amplifier le pouvoir des entreprises, un notable mouvement antitrust se manifeste et on commence, alors, à discourir sur la responsabilité sociale de l’entreprise dans le milieu des affaires. Ceci a incité les entreprises à tenter de soigner leurs images afin d’échapper à l’insatisfaction de la population en se montrant socialement responsables. Pour autant, cette responsabilité reste surtout assimilée à la production de biens et services utiles, à la réalisation de profits, à la création d’emplois ainsi qu’à l’aménagement d’un espace de travail sécuritaire.

A partir des années 1960, d’importants mouvements sociaux expriment des revendications à l’égard de l’entreprise portant sur la prise en considération de l’environnement et de la consommation. Mais on ne peut, à cette phase d’évolution, discourir formellement à propos d’éthique des affaires. Selon De George (1987), c’est la  période de l’éthique en affaires étant donné qu’on traite ses problématiques dans un cadre d’éthique sociale en se contentant d’étudier la moralité des faits et gestes de l’individu en situation d’affaires.

Développement du concept de responsabilité sociale

Dès le milieu des années 70, des chercheurs théorisent ces sollicitations initiant, de la sorte, un nouveau courant celui de la responsabilité sociale corporative qui s’attaque à la consécration exclusive de l’entreprise, à la maximisation de ses profits sans pour autant qu’une théorie ne soit formalisée à ce stade (Wood, 1991b).

En effet, le modèle de l’Etat providence s’épuise et le regard se décline vers l’entreprise proclamant l’émergence de sa responsabilité sociale de façon déclarée et explicite au sens de Capron et Quairel-Lanoizelée (2007) où elle doit répondre à des obligations plus larges que la seule rentabilité. Des questions sociales sont à l’ordre du jour (De George, 1987). L’entreprise devenait une affaire de société et la société devenait une affaire d’entreprises notamment celles dont le poids économique détermine les choix politiques (Sainsaulieu, 1990).

Par ailleurs, vu les vagues d’agglomérations, les entreprises multinationales atteignent des tailles démesurées et leurs structures internes se complexifient et la propriété se disperse. A cet effet et au niveau décisionnel, les dirigeants semblent accaparer le contrôle des entreprises et sont, désormais, à la charge de l’organisation.

A l’aube des années 80, des phénomènes comme l’internationalisation et la mondialisation submergent le monde économique entrainant sa reconfiguration (Chaher, 2002). En vue de combler sa défaillance, l’Etat se désengage en limitant ses dépenses sociales. La déréglementation d’importants secteurs comme l’aéronautique ou l’énergie et les vagues de privatisations provoquent des changements considérables tant institutionnels qu’organisationnels. Sur le plan microéconomique, les entreprises profitent des nouvelles technologies et les intègrent dans la production ce qui entraîne des économies d’échelle et change la nature de l’emploi où la précarité, l’insécurité d’emploi deviennent les aspects dominants (Kalika et al, 2000).

L’exclusion, la pauvreté et le chômage sont à l’ordre du jour dans le monde. Par ailleurs, la problématique environnementale représente la thématique primordiale de plusieurs conférences internationales. Le concept de développement durable apparaît en 1987 avec le rapport Bundtland qui cherche à réconcilier le développement économique et la protection de l’environnement. Loin de disparaître, certaines questions sociales atteignent une dimension internationale et jouissent d’une actualité renouvelée. Sur le plan de la recherche, cette période est caractérisée par un afflux de recherches autour de ce concept.

Institutionnalisation de la responsabilité sociale

Au-delà du milieu des années 80, s’observe une diversification des courants théoriques marquant l’institutionnalisation progressive du questionnement éthique et social de l’entreprise.

Selon De George (1987), le questionnement social et éthique de l’entreprise s’institutionnalise à partir de la fin des années 80 grâce à divers débats théoriques. Cette institutionnalisation est notable dès qu’on examine la masse de publications, les cours proposés dans les écoles de gestion, mais aussi l’émergence des consultants et les discours des entreprises intéressées de plus en plus par cette problématique. La légitimation et l’intégration des parties prenantes dans les pétitions du système de gestion prôné par la série de normes internationales sur la gestion environnementale ISO 14 000 et plus spécialement la norme ISO 14 001 marquent, également, cette période d’évolution.

En outre, il est à noter que la sollicitude récemment exprimée en faveur de l’éthique outrepasse le contexte managérial. En effet, ce qui peut motiver l’éthique des affaires et le retour à la moralité est encore la conscience accrue de l’importance des valeurs dans la vie publique autant que la tentative d’octroyer au capitalisme une meilleure image (Pasquero, 1992).

Encore, il est envisageable de reconnaître d’autres mobiles inhérents au milieu des affaires et qui légitiment même de façon partielle l’émergence et le développement de l’éthique des affaires. De Serres (2005) reconnait que la médiatisation des scandales financiers et la diffusion des nouvelles des projets éthiques triomphants ont appuyé la propagation du discours éthique. D’autres font le rapprochement avec les enjeux récents auxquels la société doit faire face tels que le développement durable, la pauvreté et le chômage.

Section.2. Les fondements théoriques de la notion de Responsabilité sociale

En essayant de retracer l’historique de la notion de RSE, nous avons pu constater qu’elle n’est pas récente, même si  ce n’est  qu’à terme des années 60 qu’elle a décollé à l’occasion des critiques adressées au capitalisme remettant en cause sa logique idéologique comme le souligne De Georges (1987).

Pendant les années 80, des théories portant sur la responsabilité sociale corporative et l’éthique des affaires se formalisent et se déclinent en trois grandes écoles interdépendantes et complémentaires qui se consolident mutuellement en traitant du questionnement social de l’entreprise (Wood, 1990a ; Jones, 1996 ; Gendron, 2000) :

  • La Business Ethics: constitue une approche moraliste régie par les valeurs et les jugements normatifs. Elle reflète l’orientation philosophique de la recherche au sujet de la RSE.
  • La Business & Society: examine l’interdépendance entre l’entreprise et la société en la formalisant dans un contrat social implicite.
  • La Social Issue Management: appréhende de façon stratégique la relation entre entreprise et société et assimile les questions sociales à des variables à prendre en compte dans le cadre de la gestion stratégique.

Approche moraliste

La Business Ethics est une des théories traitant de la responsabilité sociale corporative fondée sur une approche moraliste qui considère que le jugement moral et les valeurs régissent notamment l’entreprise et ses activités tout comme les autres domaines de la vie humaine. Nous commençons par définir l’éthique afin de comprendre et d’expliquer en quoi consiste cette moralité notamment en affaires. Ensuite, nous nous attarderons sur les fondements éthiques de la responsabilité sociale corporative.

L’Éthique

De George (1987) définit l’éthique comme une tentative systématique de donner sens aux expériences morales individuelles et sociales de façon à déterminer les règles qui devraient régir la conduite humaine, les valeurs fondamentales et les traits de caractère à développer dans la vie.

Mercier (2001) rejoint De George et considère que l’éthique englobe l’ensemble de principes, de valeurs et de croyances qui pilotent le comportement des hommes. Sachet-Millat (2005) conçoit que l’éthique précède le comportement et l’explique en grande partie. Autrement dit, il s’agit de la quête identitaire ayant pour ambition de discriminer la bonne de la mauvaise façon de se conduire.

Beauchamp et Bowie (1983) distinguent trois approches en éthique : l’approche descriptive, l’approche normative générale et l’approche normative appliquée. Comme son nom l’indique, l’approche descriptive vise, en étant  neutre, à décrire et à expliquer les comportements moraux et les croyances existant au sein des sociétés et des institutions. Elle traite uniquement les valeurs dominantes d’un milieu ou les comparent à celles prédominant dans un autre.

L’approche normative générale se consacre à la signification des termes et à la logique des raisonnements moraux. Elle vise à dépasser les théories et principes éthiques en vue de les juger à la lumière des valeurs humaines fondamentales. Enfin, l’approche normative appliquée réside en la détermination d’un ensemble cohérent de comportements moraux.

Pour définir l’éthique des affaires, il s’agit d’appliquer le concept de moralité à l’entreprise et à ses activités. Jouffroy (2001) avance que l’éthique consiste pour un individu à s’interroger sur les fondements de sa morale et à définir ses principes en fonction des valeurs qui lui sont propres. Si l’entreprise est une personne artificielle, créature de droit, elle est aussi le produit des gens qui la dirigent. L’agrégat de leurs consciences devient la conscience ou la responsabilité de l’organisation.

D’après Mertz (2000), le climat éthique est la perception partagée d’un comportement vu comme juste. Il s’inspire du système de valeurs de l’entreprise. Une valeur étant une conviction fondamentale qui revêt une importance marquée et une grande signification pour les individus et reste partiellement inaltérable au fil du temps  (Bergeron, 1997).

Ceci est souligné par Desreumaux (1998) où les valeurs correspondent à l’idéologie de l’entreprise, à l’ensemble de normes, de croyances communes se rapportant à la mission de l’organisation et à la bonne façon de diriger les salariés. En période de changement, elles concourent à stabiliser et à contrecarrer les appréhensions en traçant des repères aux individus.

L’exemple des entreprises multinationales qui dédient une grande partie de leur performance à la consécration de quelques valeurs déterminantes qui sont considérées comme critiques pour la réussite d’une entreprise. En effet, ces croyances et ces convictions conditionnent la conduite des membres de l’organisation en déterminant leur comportement dans la résolution des problèmes et la prise de décision.

Dans le domaine des affaires, l’éthique a largement évolué durant le siècle dernier. De Serres (2005) note que l’éthique représente, désormais, un terme générique qui qualifie un management responsable englobant l’implication sociale et environnementale de l’entreprise ainsi que la prise en considération des attentes de ses différentes parties prenantes et dont la performance sociale constitue un critère de mise pour évaluer la véritable performance financière de l’entreprise. En outre, en conjuguant la finance traditionnelle à la finance responsable, l’éthique représente une solution pour résoudre certains problèmes liés à la gouvernance d’entreprise.

Plus auparavant en 1987, De George définit l’éthique des affaires comme étant une branche de l’éthique, ou encore un champ situé à la croisée des domaines de l’éthique et des affaires et qui s’applique, entre autres,  aux motivations morales du système économique  et de la libre entreprise, aux activités qui tiennent lieu dans le cadre de ce même système, et aux individus et leurs comportements lors des transactions.

La responsabilité de l’entreprise selon la Business Ethics

L’école de la Business Ethics est fondée sur le postulat selon lequel l’entreprise détient une responsabilité sociale qui provient aussitôt de sa responsabilité morale. Il s’agit d’un devoir moral qu’elle est tenue d’assumer ce que Goodpaster et Matthews (1983) appellent le principe de la projection morale dénonçant ainsi le mythe de l’entreprise immorale défendue par les théories néoclassiques (Gendron, 2000). Ces thèses ôtent à l’entreprise son raisonnement moral en tant qu’élément de la société et l’établit à l’extérieur tel qu’à la main invisible du marché et de la libre concurrence prônée par Friedman et l’interventionnisme de l’Etat soutenu par Galbraith.

Selon cette approche moraliste, la responsabilité de l’entreprise repose nécessairement sur une vision non seulement organique où l’entreprise est considérée comme une personne morale mais aussi anthropomorphique en d’autres termes qu’il s’agit d’un être pensant doté de conscience et capable de connaissance. En effet, le statut d’acteur moral prôné par les tenants de cette école ne peut s’établir avec la thèse de l’organisme, car l’organisme ne raisonne pas, et n’a pas d’intention. L’acte responsable requiert un sujet, un être pensant pourvu de cognition et de connaissance. Il ne peut émaner d’un objet, même animé ou vivant.

Ainsi, par acteur moral, les théoriciens moralistes veulent nécessairement que l’entreprise soit ou bien une personne morale capable d’agir intentionnellement c’est-à-dire un sujet pensant, soit un mandataire agissant pour le compte d’autres sujets.

Cette conception de l’entreprise fait en sorte que l’on s’attende d’elle des comportements comparables à ceux de l’être humain.

Approche contractuelle

Les partisans de l’approche Business & Society étayent le principe selon lequel l’entreprise est un établissement social au service de la société. Ils s’attardent sur les liens tissés entre l’entreprise et la société et analysent leur interdépendance. Ils soutiennent l’idée selon laquelle la société a des attentes envers l’entreprise en matière de comportements et de résultats.

Cette approche contractuelle rejette entièrement le fait que l’entreprise soit un sous-système fonctionnel totalement indépendant de la société. A contrario, elle met l’accent sur le fait que l’entreprise et la société sont en permanente interaction.

Soubassements théoriques

Cette approche de la responsabilité sociale de l’entreprise est fondée sur trois grands paradigmes théoriques complémentaires et qui traitent des relations entre l’entreprise et la société :

L’entreprise et la société comme deux entités en interaction

La société et l’entreprise sont considérées par la plupart des partisans de la responsabilité sociale corporative comme étant deux systèmes inter-reliées.

Selon Preston et Post (1975), l’interaction de plusieurs systèmes sociaux peut prendre trois formes :

  • Les systèmes collatéraux : Une multitude de systèmes, qu’il s’agisse d’entreprises ou d’individus, entrent en interaction les uns avec les autres par le biais de transactions sans autre forme de coordination. Le modèle du contrat de marché de la théorie économique classique en est un exemple.
  • Un supra-système dominant des sous-systèmes : Un système domine les autres. L’ensemble des systèmes sont isolés et n’interagissent que par le biais d’une transaction ou d’un processus d’exploitation. Le modèle d’exploitation, inspiré par les théories de Marx, le modèle légal correspondent autant à un supra-système dominant d’autres.
  • Des systèmes inter-reliés : La société et l’entreprise constituent des systèmes qui s’interpénètrent où chacun peut changer la structure de l’autre sans qu’aucune ne contrôle ou ne soit totalement contrôlée par l’autre. Cette forme d’interaction permet de combler les lacunes des autres formes.

Relations entre l’entreprise et la société : les Formes contractuelles

Ce paradigme révèle l’existence de rapports entre la société et l’entreprise agencés par des contrats qui obligent chacune des parties.

MacMahon (1986) spécifie quatre formes contractuelles exposant cette hypothèse où deux d’entre elles rejettent l’idée d’une responsabilité sociale corporative et les deux autres légitiment théoriquement ce concept.

À propos des deux premières, il s’agit du contrat de marché régissant les transactions de l’entreprise avec les autres et du contrat explicite qui concerne les ententes signées avec l’entreprise spécifiant formellement les droits et obligations de chacune des parties.

Les deux autres théories sont représentées, d’abord, par le contrat implicite et, ensuite le contrat social.

Le contrat implicite se définit par les attentes de l’entreprise et de la société qui se développement implicitement entre elles sur la base des relations passées et à venir constituant ainsi ses  termes.

La dernière forme porte sur le contrat social où une institution est créée par le corps social afin de servir l’intérêt public. Suite à ce contrat, la société reconnaît l’entreprise comme agent et lui confère l’autorité de posséder et d’exploiter des ressources naturelles ainsi qu’humaines. En contrepartie, l’entreprise doit au moins apporter à la société autant d’avantages que de bénéfices.

Des premières formes du contrat entre l’entreprise et la société résultent des impacts néfastes de la production tant sur le plan environnemental et social que l’État ne peut prendre en charge vu l’ampleur des dégâts.

C’est ainsi que survienne la responsabilité sociale marquant le renouvellement des termes du contrat social entre l’entreprise et la société.

Contrôle social de l’entreprise

L’entreprise est créée en vue de s’acquitter de certaines tâches envers la société desquelles elle puise sa légitimité. Cette notion de légitimité permet à la société de spécifier les fonctions des différentes institutions sociales et de réguler la répartition du pouvoir entre elles. Il ne s’agit pas du pouvoir économique ni politique mais du pouvoir social qui se définit par les maintes interrelations tissées par l’entreprise avec les divers éléments de la société.

Le principe de régulation impose à l’entreprise un seuil de conformité par rapport à ses obligations minimales autrement elle s’expose à des sanctions de la part de la société. C’est le contrôle social. En effet, un pouvoir utilisé d’une manière qui ne contente pas les requêtes sociales implique que l’entreprise se trouve forcée de le faire sinon il lui sera ôté.

La responsabilité sociale de l’entreprise selon l’approche contractuelle

Suivant l’approche contractuelle, la société possède une logique et une existence propres dont l’entreprise ne peut faire abstraction. Elle est en permanente interaction avec celle là car l’entreprise représente une institution sociale qui doit agir de manière responsable envers la société qui l’a créée (Gond et Mullenbach-Servayre, 2004). Elle est tenue, ainsi, d’être au service de la société et de répondre à ses attentes vu que sa mission lui dicte ce devoir.

La relation avec la société est régie par les termes d’un contrat social qui présume que l’entreprise détient et exploite des ressources tant naturelles qu’humaines en vue de créer et de procurer à la société des bénéfices et des richesses. C’est ce contrat qui fonde sa responsabilité sociale.

Toutefois, l’entreprise se trouve condamnée en cas de non réponse à ses obligations c’est-à-dire quand elle ne se montre pas socialement responsable.

Approche utilitariste

Selon cette approche, l’entreprise a intérêt à agir de manière socialement responsable dans une perspective de moyen ou de long terme (Gond et Mullenbach-Servayre, 2004). Elle ne nécessite aucun bouleversement paradigmatique quant à la nature ou la finalité de la firme telles que conçues par les courants traditionnels. Selon l’approche utilitariste, ce qui est bon pour la société est également bon pour l’entreprise, ce qui est bon pour l’entreprise l’est aussi pour la société à moyen et long termes.

Fondements utilitaires de la responsabilité sociale corporative

La conception utilitaire ou stratégique de la responsabilité sociale l’envisage comme un instrument au service des fins de l’entreprise celles d’être en quête de ses propres intérêts de croissance et de profitabilité. L’argument central de cette approche énonce que l’entreprise peut acquérir un avantage compétitif en adoptant un comportement socialement responsable. Cette stratégie peut également lui permettre d’esquiver les risques d’infraction suscités par le non respect des lois en vigueur en prévenant certaines législations. Le traitement des problèmes sociaux se réalise dans un souci de rationalisme plutôt que moral.

Etant donnée les nouvelles caractéristiques de l’environnement qui est plus complexe avec plus d’exigences, l’entreprise est tenue, inéluctablement, d’en tenir compte lors de la conception et de l’exécution de sa stratégie. La dimension politique et législative de la société contrôle l’environnement de l’entreprise et constitue un enjeu qu’elle peut subir comme elle peut le manier selon la façon dont elle appréhende les questions sociales et sa manière de les solutionner.

En effet, les politiques publiques et la nouvelle législation peuvent réduire voire même affecter la situation financière tant les perspectives de développement de l’entreprise. Ainsi, il apparait plus profitable pour elle d’anticiper ces évolutions en vue de ne pas être désorientée et de retrouver son équilibre en les adaptant à la manière qui lui convient voire encore influencer leur développement.

Cette stratégie ne vise pas à établir des relations complaisantes avec les pouvoirs publics, mais elle convoite à s’accaparer des occasions pour agir en faveur de l’entreprise. Se dégage, ainsi, la nouvelle version de la philanthropie stratégique d’entreprise et non pas celle de charité où elle cherche à améliorer son image publique et à être perçue comme étant la source de bénéfices importants pour la communauté (Pasquero, 1992). Cette vision de la responsabilité sociale satisfait des critères de rationalité économique où elle se présente comme un impératif stratégique.

La responsabilité sociale de l’entreprise selon l’approche utilitariste

La Social Issue Management présente la responsabilité sociale corporative comme un intérêt bien compris de l’entreprise (self-enlightened) et préconise l’implication de l’entreprise dans la sphère publique et politique (Gendron, 2000). En effet, l’éthique se présente comme une stratégie fructueuse pour les intérêts de la firme où comportement socialement responsable et profitabilité vont de pair. Certains gestionnaires assurent même que la RSE est désormais considérée comme la sagesse certifiée par le monde du management.

Mais, la RSE est loin d’être motivée par des considérations éthiques. C’est surtout la rationalité économique qui légitime l’adoption de ce comportement. Il s’agit d’un instrument utilisé pour une fin stratégique afin de servir la finalité économique de l’entreprise.

Section.3.  Management et RSE : typologie de comportements responsables

Opter pour la responsabilité sociale, incarner le rôle de l’entreprise citoyenne représente une des multiples stratégies envisageables par les entreprises. Mais faire ce choix, emprunter ce chemin devrait être vigoureusement argumenté notamment si l’entreprise est tenue de rendre compte et de justifier son activité et ses actions à des parties ayant des attentes aussi contradictoires que divergentes.

En effet, face à la notion de responsabilité sociale de l’entreprise plusieurs attitudes se manifestent où les unes la limitent au profit généré pour les actionnaires d’autres, par contre, l’étalent à toutes les parties ayant un intérêt dans l’entreprise.

Le point concerne la finalité de l’entreprise et sa légitimité; devrait-elle s’acharner à satisfaire les attentes de ses actionnaires et de les enrichir ou que sa responsabilité s’est  étendue pour contenir d’autres intérêts?

Les théories au sujet de la RSE d’entreprise relèvent de deux conceptions antinomiques. La première vision correspond aux théories néoclassiques qui, étant établies sur le postulat de l’efficience des marchés, dénient tout aspect de responsabilité sociale des entreprises et jugent préjudiciable chaque mission différente de celle de faire du profit pour les actionnaires. «La  seule responsabilité d’une entreprise consiste à utiliser ses ressources et à s’engager dans des activités destinées à accroître ses profits, pour autant qu’elle respecte les règles du jeu, c’est-à-dire celles d’une compétition ouverte et libre sans duperie ou fraude » (Friedman, 1970).

Leur thèse énonce que l’unique responsabilité de l’entreprise est de maximaliser sa richesse et de la sorte celle des propriétaires. Il en découle la maximisation du bien-être général.

L’autre vision repose sur des théories tels que le courant moraliste Business Ethics, la Business & Society et la Social Issue Management qui soutiennent l’évidence d’une responsabilité morale des entreprises envers la société et les générations postérieures leur attribuant le statut d’agent moral apte à discerner le bien du mal et considérant que l’entreprise a l’obligation morale de se comporter de façon socialement responsable.

Contenter les attentes des parties prenantes constitue un objectif qui va dans le même sens que ceux de l’entreprise étant donné sa dépendance vis-à-vis de leurs ressources. Que les entreprises optent pour un positionnement plutôt qu’un autre, qu’elles méditent à propos de leurs missions et qu’elles définissent leurs identité, qu’elles intègrent dans leur management des objectifs responsables ceci fait appel à une typologie de comportement envisageables en matière de RSE. Les typologies les plus récurrentes distinguent des aversions et des résistances à des comportements prospecteurs.

Les théories traitant du Management responsable particularisent deux orientations : la première est nommée utilitariste et la deuxième est dite déontologique. Du point de vue de la première vision, la durabilité de l’entreprise est jointe à sa pérennité financière négligeant de la sorte les attentes des parties prenantes évidemment autres que les actionnaires. Sa mission se résume à la seule maximisation du profit des propriétaires n’ayant aucune responsabilité vis-à-vis des autres stakeholders. La conception déontologique sacralise la responsabilité des entreprises à l’égard de leurs parties prenantes. Sa performance financière ne peut se dissocier de sa performance sociale et donc de sa responsabilité sociale et écologique.

Que l’on se place dans une logique utilitariste ou plutôt déontologique, la question qui s’impose est suffit-il de se limiter à respecter la réglementation ou serait-il plus profitable d’accorder de l’intérêt aux expectations des partenaires sociaux et d’outrepasser le concept d’obligation. Le débat se situe ainsi entre éthique (autorégulation) ou réglementation (hétéro-régulation) (Gendron, 2000).

Alors que certaines entreprises s’adaptent aux conditions du secteur et aux pressions légales ce qui leur octroie la possibilité de se conformer aux exigences sociales et écologiques, d’autres par contre les dépassent et optent plutôt pour un comportement responsable.

Il existe dans la littérature plusieurs typologies qui se balancent comme le souligne Caroll (1979) dans un continuum entre non réponse ou do nothing et réponse proactive do much. Nous retenons les classifications de (Wilson, 1974 ; Bellini, 2003 ; Capron & Quairel-Lanoizelée, 2007) pour en constituer la suivante :

– Comportement éco-défensif

– Comportement éco-conforme

– Comportement écosensible.

Comportement éco-défensif

Ce comportement décrit tout investissement autre que celui à rendements économiques immédiats et considère que les investissements sociaux et environnementaux comme des coûts.les éco-défensifs adoptent la logique financière et privilégient les résultats économiques à court terme car ce qui prime c’est la recherche ultime de profit et de ce fait les investissements tant  écologiques que sociaux sont considérés comme des coûts à minimiser. Tout ce qui relève de la RSE est perçu comme une source de contraintes techniques et organisationnelles produisant des coûts d’adaptation infructueux ne portant aucun intérêt.

Comportement éco-conforme

Ce type de conduite se conforme aux règlementations respectant ainsi les normes et sans pour autant fournir des efforts pour les dépasser. Ses actes, même s’ils comportent une nuance de responsabilité sociale ceci est en vue d’esquiver et de limiter les risques d’infraction suscités par le non respect des lois en vigueur. Selon cette logique la RSE ne constitue en aucun cas une source d’avantage stratégique mais elle permet uniquement de limiter les risques pécuniaires ou autres qui découlent d’un comportement insensible.

Comportement écosensible

Ce comportement signale la prise de conscience de la part de l’entreprise de l’enjeu de la responsabilité sociale et son engagement sur ce sentier en vue de garantir sa pérennité. Ce n’est pas le résultat d’une logique exclusivement idéologique car la logique instrumentale est omniprésente au niveau des raisonnements écosensibles. Il englobe l’engagement éthique, socialement responsable et écologique de l’entreprise. Ce comportement écosensible se fonde sur une logique qui ne privilégie pas la rentabilité financière à court terme mais considère plutôt les investissements sociaux et écologiques ayant des portées à plus long terme. Ces entreprises vont au-delà des normes imposées par la règlementation où la performance est mesurée aussi sur le plan social. Ces entreprises sont en quête de légitimité et considèrent que la donnée écologique et sociale est stratégique ayant des effets positifs sur le plan stratégique et également organisationnel.

Par ailleurs, plusieurs recherches qui seront discutées dans le cadre de la section suivante, montrent que la  réussite et la performance des entreprises se base sur l’exploitation des ressources internes particulièrement les compétences leur permettant de détenir un avantage concurrentiel. Un lien étroit semble exister entre le comportement responsable d’un côté et le management des compétences de l’autre où une sensibilité sociale induit une performance sociale ainsi au développement de portefeuille de compétences organisationnelles (De Serres, 2005).

Dans le cadre de cette communication, nous allons appréhender le management de la RSE où nous tentons de démontrer la primauté du comportement écosensible dans une logique purement idéologique et éthique et nous allons analyser l’impact sur les compétences organisationnelles.

Le développement des compétences

La fin des années 80 marque une inflexion significative dans les modèles usuels d’analyse stratégique où la théorie des ressources tente de substituer un nouveau cadre intégrateur à des travaux fondés, principalement, sur l’économie industrielle (Quélin et Arrègle, 2000). Cette vision conçoit la firme en rupture avec les approches économiques et stratégiques courantes.

Plusieurs travaux de recherche se sont intéressés à la notion de compétence qui est devenue une composante centrale pour les chercheurs en management (Claude-Gaudillat, Quélin ; 2004) Commençant à aviser de l’importance des ressources, tangibles et intangibles, dans l’explication de la pérennité et de la croissance des entreprises avec les travaux de Penrose (1959) sur la théorie de la firme.

McClelland (1973) a mis en évidence l’importance des compétences pour la prospérité organisationnelle, la productivité et le progrès soutenu. Il a exprimé la performance humaine en fonction des diplômes, du savoir détenu, mais également des caractéristiques individuelles et des compétences de l’individu, en d’autres termes ce qu’il sait faire.

Wernerfelt (1984) démontre l’impact positif des ressources humaines sur la performance des entreprises initiant, ainsi, l’approche Resource Based View comme critique aux approches dominantes surtout l’approche structure-comportement-performance soutenue par Porter (1980).

L’idée centrale qui a impulsé ce courant stipule que les entreprises, même celles qui font partie d’une même industrie, réalisent des performances dissemblables parce qu’elles contrôlent des ressources hétérogènes. La performance de l’entreprise est afférente non seulement au choix d’une industrie attractive mais aussi à un management intelligent et original armé de ressources uniques ou rares.

Hamel et Prahalad (1990) ont mis en exergue ce concept de « compétence » en incitant les entreprises à entretenir leurs compétences et notamment leurs core competencies. L’identification et l’exploitation des compétences tant que leur utilisation à bon escient ainsi que leur rareté, bref un management bienveillant des compétences conditionne la performance de l’entreprise (Barney, 1991). Lin et Wang (2005) considèrent le capital humain comme un capital stratégique qui doit être entretenu et consolidé.

Somme toute, l’avantage concurrentiel n’est nécessairement pas l’aboutissement d’un choix lucide de couples produits/marchés mais qu’il pourrait dériver de l’usufruit de ces ressources constitutives d’une quasi-rente pour l’entreprise (Quélin et Arrègle, 2000 ; Durand, 2000 ; Fournier, 2004).

Les compétences sont animées d’une dynamique propre, maintenue loin de toute forme d’équilibre du fait de la nécessité quasi permanente de générer de nouvelles compétences et de détruire celles devenues obsolètes. C’est ainsi que se manifeste la nécessité de développer les compétences afin de disposer d’un avantage concurrentiel où cette exigence vise, selon Winter et Sidney (2000), à améliorer la capacité de l’organisation.

Développer la compétence est une tâche complexe qui nécessite un choix méticuleux des actions appropriées permettant d’agir sur ses dimensions constitutives. Elle requiert un milieu favorable permettant l’éclosion des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être.

Nous abordons, tout d’abord ce concept ainsi que ses différents constituants et, ensuite, nous présentons les modalités de développement des compétences.

Section.1. La notion de compétence et ses dimensions

Plusieurs travaux de recherche et une littérature assez abondante se sont intéressés à la notion de compétence. Maints auteurs dont les noms se sont immiscés avec ce concept.

Ainsi, Wernerfelt (1984) et (1995) cite les forces et les faiblesses de l’entreprise ou encore les actifs tangibles et intangibles liés de façon permanente à son activité. Prahalad et Hamel (1990) parlent de compétences clés. Barney (1991) évoque les ressources immatérielles ou intangibles.

Des locutions diverses mais le thème est unique les compétences de l’entreprise. Par compétence, Athey et Orth (1999) entendent “a set of observable performance dimensions, including individual knowledge, skills, attitudes, and behaviours, as well as collective team, process, and organizational capabilities, that are linked to high performance, and provide the organisation with sustainable competitive advantage”.

Bright et al (2002) utilisent la définition de l’USOPM (the United States Office of Personnel Management) formulée comme suit “a measurable pattern of knowledge, skill, abilities, behaviors, and other characteristics that an individual needs to perform work roles or occupational functions successfully”.

Musca (2004) la définit comme étant l’aptitude individuelle ou collective à réaliser une activité ou un processus déterminés en coordonnant et combinant l’utilisation d’actifs. St-Amant et Renard (2004) présentent la compétence d’un individu comme une intelligence pratique des situations qui s’appuie sur des ressources et des connaissances et qui les transforment. Sanchez, Heene et Thomas (1997), Losey (1999), Gratton et Ghoshal (2003), se sont intéressés à approfondir ce que revêt ce concept en mettant en avant ses dimensions et ses constituants.  Losey (1999) exprime la compétence sous forme d’une équation :

Losey’s Competency Equation :

Competency = Intelligence + Education + Experience + Ethics +/- Interest.

Gratton et Ghoshal (2003) définissent la compétence ou le capital humain comme étant composé de trois dimensions (intellectual capital, social capital, emotional capital)

Tous ces débats mettent explicitement ou implicitement l’accent sur trois dimensions constitutives et interdépendantes de la compétence au sens de Durand (2000) :

  • Le savoir : St-Amant et Renard (2004) ont remarqué que le savoir fait référence aux différents schémas cognitifs dynamiques qui traitent et combinent les informations, événements, intuitions, objets qui vont servir à former un cadre mental pour décoder le monde et en assurer sa compréhension. Dupray (2001) évoque les attributs biographiques et les caractéristiques relatives à l’itinéraire de formation initiale de l’individu comme déterminants de base de la construction de la connaissance. Il constitue l’ensemble structuré des informations assimilées et intégrées dans un cadre de référence (Durand, 2000).

Athey et Orth (1999) le qualifient d’“emerging knowledge or skills required for future success”.

  • Le savoir-faire : Athey et Orth (1999) parlent, à ce propos, de “knowledge or skills associated with current job performance”. L’expérience, “the life’s greatest teacher” au sens de Losey (1999), joue un rôle très important dans la constitution du savoir-faire car la compétence désigne, entre autres, une capacité d’action située, qui ne s’acquiert, ne se développe et ne se démontre que dans son exercice effectif, c’est à dire lors de son usage. Le savoir-faire relève, selon Durand (2000), de l’empirique ayant trait à la capacité d’agir suivant un processus ou des objectifs préétablis.
  • Le savoir-être : Il se définit par la volonté et la capacité à se comporter de façon productive. Le comportement de l’individu est considéré comme un déterminant de la compétence étant donné qu’il caractérise son rapport au travail et sa trajectoire professionnelle, qu’il inclut la manière dont la personne se projette dans l’avenir par rapport à sa carrière et sa capacité à saisir les opportunités professionnelles et à acquérir les connaissances qui se présenteront au gré du parcours. Son savoir-être se matérialise par l’attention et les efforts qu’il est disposé à pourvoir dans son travail. Il s’agit selon Athey et Orth (1999) des “new ways of thinking or behaving that provide distinctive competitive advantage”.

Le comportement, l’identité et la volonté constituent un aspect essentiel de la capacité d’un individu à accomplir une tâche, et par conséquent, de sa compétence. La motivation influence tant positivement que négativement la compétence. Autrement, la notion de compétence est un ensemble de capacités procurant une appréciation de la personne qui met en œuvre dans son travail des aptitudes d’ordre pratique, intellectuel, technique ou relationnel, directement utiles à la production et consécutivement valorisées par l’entreprise.

Section.2. Le développement des compétences

“High performing people are critical for high-performing organizations,” affirment Bright et al (2002). Ainsi, et suite à l’évolution du management, du contexte concurrentiel et de la nature des organisations, le développement des compétences s’avère être une activité principale qui requiert un effort et une attention privilégiés afin de faire profiter à l’entreprise des opportunités d’évolution et de conquête des conditions du succès.

Combler l’écart de compétences au sens de Durand et Guerra- Vieira (1996) est une tâche cruciale et une activité que l’entreprise devra adopter afin de maîtriser l’ensemble des compétences nouvellement requises. Il s’agit d’une activité qui rentre dans le cadre d’une analyse stratégique des forces et des faiblesses de l’entreprise, de propositions d’axes d’amélioration et de création des opportunités d’innovation.

Le franchissement de l’écart compétence, la transition de l’ensemble des compétences conquises au nouveau portefeuille recommandé représente une phase féconde d’évolution pour l’entreprise lui procurant un potentiel d’adaptation aux nouvelles exigences de l’activité.

Teodorescu (2006) parle de modèles de compétence qui contribuent à l’aboutissement aux objectifs de l’entreprise.

La gestion du portefeuille de compétences de l’entreprise peut être envisagé suivant l’approche de Durand et Guerra-Vieira (1996) en réalisant la typologie des compétences et les actions à entreprendre selon la démarche subséquente :

 

Tableau 1 : Continuum de valorisation et de construction des compétences

Déjà détenue dans l’entreprise
Apprendre
Même compétence nécessaire

« Renforcement »
Compétence détenue ailleurs dans l’entreprise « Synergie »
Compétence interorganisationnelle

« Accès en réseau »
Capacité d’apprentissage 

« Adaptabilité »
 

Valorisation
+++

Valorisation pure
+++

Valorisation interne
++

Valorisation externe
+

Valorisation de sa capacité d’apprentissage
 

Construction

 

Adaptation

+
Digestion et reconstruction

++
Et construction de la compétence

+++
 

Désapprentissage

Et désapprentissage

+
Ainsi que désapprentissage

++
Sur fond de désapprentissage

+++
Source : Durand (2000)

Ainsi, le développement d’une compétence suit une méthodologie distincte suivant la situation :

  • La valorisation des compétences : Quand il s’agit d’une compétence prouvée, appartenant à l’entreprise, celle-ci cherche à l’entretenir et à la mettre en exergue afin de profiter de l’avantage compétitif qui en découle.
  • La construction des compétences : C’est un impératif que de chercher à construire les compétences quand elles font défaut.
  • Le désapprentissage – la destruction créatrice : Parfois et afin de développer ses compétences, la déconstruction de celles qui sont devenues obsolètes s’avère nécessaire. Cette activité vise à concentrer l’énergie de l’entreprise sur la valorisation des compétences attestées ou de construire celles exigées.

Section.3. RSE éthique source de développement des compétences : Proposition d’un modèle

Le développement des compétences distinctives apparaît de plus en plus comme étant le point de départ de l’analyse stratégique de l’entreprise et comme l’aboutissement des efforts mis en œuvre pour augmenter la performance et améliorer la compétitivité. Rouby et Solle (2002) ont remarqué que l’analyse stratégique a évolué pour s’articuler, dès lors, autour de quatre étapes essentielles à savoir l’identification, l’exploitation, la protection et le développement des compétences organisationnelles clés. C’est dans ce contexte que prend forme la compétence et transmet à l’organisation un potentiel et une certaine capacité lui procurant une performance supérieure.

Actuellement, cette performance est mesurée en considérant la performance sociale et éthique dans le cadre d’un management responsable. De ce fait, il apparait que le comportement responsable met en valeur les ressources humaines et contribue de la sorte à la performance notamment financière (De Serres, 2005). En effet, le fait de passer outre ce type de comportement conduit à la négligence des intérêts de certaines de ses parties prenantes telles que ses employés ce qui à son tour induit une dévaluation de la valeur de l’entreprise sur le marché (Barney, Mackey et  Mackey, 2007). Par contre, une éco-sensibilité contribue nettement à l’amélioration de la valeur de l’entreprise.

Notre contribution à ces débats, plus ou moins controversés, se traduit par la proposition d’un modèle aidant à percevoir la nature des liens entre le comportement des entreprises vis-à-vis de la responsabilité sociale et le développement des compétences où la principale issue de cette recherche est d’appréhender la problématique suivante :

Dans quelles mesures la responsabilité sociale des entreprises peut-elle influencer les compétences de l’entreprise?

La revue de la littérature en management des compétences nous a permis d’inventorier un ensemble de dimensions opérationnalisant les variables de notre modèle de recherche. Nous nous sommes proposé d’étudier la relation déterminante entre le développement des compétences et les différents types de comportements à l’égard de la RSE.

Le modèle de recherche spécifié nous permet d’approcher un ensemble de lignes directrices permettant d’aborder les impacts d’un comportement vis-à-vis de la RSE sur les compétences et d’estimer dans quelles mesures cet impact génère-t-il leur développement.

Il repose sur les hypothèses suivantes :

  • 1: L’adoption d’un comportement éco-défensif est à l’encontre du développement des compétences des entreprises.
  • 2 : L’adoption d’un comportement éco-conforme est à l’encontre du développement des compétences des entreprises.
  • H.3 : L’adoption d’un comportement écosensible dans une logique instrumentale influence positivement les compétences des entreprises.
  • H.4 : L’adoption d’un comportement écosensible dans une logique purement éthique influence positivement et durablement les compétences des entreprises.

Conclusion

Introduites progressivement dans le monde des affaires et dans le milieu académique des sciences de gestion depuis plusieurs décennies, l’éthique et la responsabilité sociale de l’entreprise constituent une problématique qui ne cesse de gagner du terrain et de s’établir comme une orientation indispensable afin d’assurer la performance et la pérennité.

Ces notions ont émergé depuis le début du siècle dernier mais elles n’ont connu un véritable essor qu’au milieu des années 70 ou les questions sociales, l’éthique et la morale constituent les mots clés de nombreuses recherches et de multiples discours. Pourtant, ce n’est qu’à partir du milieu des années 80 que la responsabilité sociale des entreprises devient un domaine à part légitimée par des courants théoriques ainsi que des constations empiriques.

Trois approches théoriques fondent la RSE. Il s’agit, en premier, de l’approche moraliste la Business Ethics qui considère que le jugement moral et les valeurs régissent notamment l’entreprise et ses activités tout comme les autres domaines de la vie humaine. Ensuite, c’est au tour de l’approche contractuelle ou encore la Business & Society d’étayer la RSE se basant sur le principe selon lequel l’entreprise est un établissement social fondée dans la perspective d’être au service de la société. Sa relation avec la société est régit par les termes d’un contrat social qui détermine sa responsabilité et en cas de non respect de ses clauses l’entreprise n’est plus considérée comme responsable. Vient enfin l’approche utilitaire justifiant la RSE. Selon la Social Issue Management, l’entreprise a intérêt, dans une perspective de moyen ou de long terme, à agir de manière socialement responsable. Elle présente la responsabilité sociale corporative comme un intérêt bien compris de l’entreprise.

Face à la notion de responsabilité sociale de l’entreprise plusieurs attitudes se manifestent où les unes la limitent au profit généré pour les actionnaires, d’autres par contre l’étalent à toutes les parties ayant un intérêt dans l’entreprise.

En outre, c’est le management des compétences de l’entreprise qui constitue la base de son développement et le garant de sa pérennité. En effet, la composition et l’explication de l’avantage concurrentiel des entreprises nichent, sitôt, dans l’exploitation des ressources internes particulièrement les compétences. Dans ce contexte, nous avons tenté d’analyser la situation et nous avons proposé la solution : la RSE.  Réglementation ou éthique, défensif ou responsable, plusieurs attitudes sont envisageables en matière de RSE.

Nous avons proposé un modèle de recherche qui permet d’opérationnaliser les liens entre le comportement des entreprises vis-à-vis de la responsabilité sociale et le développement des compétences qui permettrait de valider, dans le cadre d’une investigation empirique, ces relations.

Ainsi, adopter un comportement plutôt qu’un autre l’enjeu est considérable : suffit-il de se limiter au respect de la réglementation ou serait-il plus avantageux d’accorder de l’intérêt aux expectations des partenaires sociaux et d’outrepasser le concept d’obligation. Quel comportement adopter en vue de surmonter les défis contemporains de la responsabilité sociale?





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Pour citer cette article

et , "Impacts de la Responsabilité Sociale sur le Développement des Compétences", RIMEC [en ligne], 01 | 2017, mis en ligne le 11 novembre 2016, consulté le 19 September 2018. URL: http://www.revue-rimec.org/impacts-de-la-responsabilite-sociale-sur-le-developpement-des-competences/